Et si le basculement dans le djihadisme était une «affaire de secte»?

SOCIETE C'est la question soulevée notamment par des parlementaires...

A.B. avec AFP

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Faut-il analyser les basculements dans le djihadisme comme des dérives sectaires?

Faut-il analyser les basculements dans le djihadisme comme des dérives sectaires? — M.TAUSEEF / AFP

Faut-il analyser les basculements dans le djihadisme comme des dérives sectaires? Un rapport l'affirme, des parlementaires le pensent, mais des spécialistes des sectes avancent avec prudence sur cette question qui mêle confusément radicalisation islamiste et endoctrinement.

«Rien à voir avec l'islam»

A l'instar des principaux responsables musulmans français, l'anthropologue du fait religieux Dounia Bouzar estime que le ralliement au groupe État islamique (EI) n'a que peu à voir, sinon rien, avec l'islam.

Elle lit ces processus sous l'angle de l'analyse des sectes, comme l'indique le nom du Centre de prévention des dérives sectaires liées à l'islam (CPDSI) qu'elle a fondé. Son dernier rapport fait état de jeunes partis ou qui «voulaient partir en Syrie sans qu'aucune pratique religieuse ne soit décelée la veille», quand, pour d'autres, le passage par une mosquée n'était là que pour «renforcer l'alibi religieux de leur endoctrinement».

Un «effet sectaire»

«Lorsqu'un discours religieux conduit l'individu à la rupture - sociale, sociétale, familiale... - allant jusqu'à le priver de ses droits les plus fondamentaux, on peut parler d'"effet sectaire"», écrit la directrice du CPDSI. Tout en reconnaissant que les 160 familles étudiées, suffisamment insérées pour faire appel à ses services, ne constituent pas un échantillon représentatif des quelque 1.130 Français impliqués, selon les autorités, dans des filières djihadistes.

Professeur à Sciences Po, Jean-Pierre Filiu considère les groupes djihadistes en eux-mêmes plutôt que les chemins qui y mènent, mais ne dit pas autre chose. «Il y a d'abord la certitude d'appartenir à une élite auto-proclamée, sous l'autorité d'un gourou-calife, dont le dogme est diffusé sur les réseaux sociaux. Il y a ensuite la violence prioritairement exercée à l'encontre des «mauvais musulmans», c'est-à-dire de tous ceux qui ne suivent pas les prescriptions de la secte, imposées par la terreur. Il y a enfin le fonctionnement totalitaire avec déprogrammation/reprogrammation de l'individu, qui est coupé de son environnement social et culturel pour être refaçonné par la secte», explique-t-il.

«Centres de désendoctrinement»

A droite comme à gauche de l'échiquier politique, la grille d'analyse sectaire fait recette. La députée UMP Valérie Pécresse estime que les djihadistes qui reviendront en France devront être accueillis en «centres de désendoctrinement» plutôt que dans des prisons de droit commun, tandis que le président de l'Assemblée nationale Claude Bartolone (PS), évoque une «affaire de secte» à propos de ces «jeunes très individualistes qui se sont radicalisés devant leur ordinateur».

Quant à Georges Fenech (UMP), il souhaite un plan national de prévention contre l'endoctrinement djihadiste sous l'égide de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes), qu'il a présidée de 2008 à 2012.

La Miviludes ne découvre pas ces questions, sur lesquelles elle travaille d'ailleurs en partenariat avec le CPDSI, en formant des acteurs de terrain (travailleurs sociaux, professionnels de la Protection judiciaire de la jeunesse, etc.).

«Pas être une dérive sectaire comme une autre»

Mais son président Serge Blisko se garde de toute déclaration tranchée sur le sujet. «Qu'il y ait dérive sectaire, oui, mais ça ne me semble pas être une dérive sectaire comme une autre. Elle est assez différente: elle touche des gens très jeunes, des adolescents voire des préadolescents - ce qui est rare - ne comporte pas d'exigence financière mais une exigence de rupture familiale et de vie», souligne cet ancien député socialiste.

L'historien des mouvements religieux contemporains Jean-François Mayer, lui, ne craint pas spécialement les «analogies» entre basculement djihadiste et dérive sectaire, mais redoute qu'on en fasse un «modèle explicatif», ce qui serait «réducteur». «Il apparaît que beaucoup de gens se sont radicalisés tout seuls sur internet. Il ne s'agit pas d'une sorte de recruteur qui serait venu à la rencontre de chaque cas», fait valoir ce spécialiste.

En outre, ajoute-t-il, «nous ne sommes pas face à Aum qui répand du gaz sarin dans le métro japonais et que personne ne soutient, à part des désaxés. L'État islamique joue indéniablement sur des milieux qui, dans différents pays, ont des sympathies pour certaines de ses thèses...»