Le linguiste Alain Rey en 2002
Le linguiste Alain Rey en 2002 -

Cachez cette faute que je ne saurais voir. Les Français ont une relation passionnée avec l’orthographe. Près de neuf personnes sur dix se disent choquées quand elles repèrent une erreur dans un courrier administratif ou professionnel, selon une enquête Ipsos pour les Editions le Robert, menée dans le cadre du lancement du Robert correcteur, ce jeudi.

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Les Français maîtrisent paradoxalement de moins en moins bien notre langue. Le nombre de faute par dictée est par exemple passé de 10.7 en 1987 à 14.7 en 2007, selon une note du ministère de l’Éducation nationale. 84 % des Français sont gênés lorsqu’ils font une faute d’orthographe et pensent que cela ternit leur image. Car le «tabou de l’orthographe n’est pas encore tombé», estime Alain Rey, linguiste, lexicographe, et figure emblématique de la rédaction des dictionnaires Le Robert.

Comment expliquer cet amour des Français pour l’orthographe?

L’orthographe est en quelque sorte un patrimoine culturel partagé. Certaines langues sont plus faciles dans la mesure où lorsqu’on sait les prononcer, on sait les écrire comme l’espagnol. Pour le Français, c’est plus difficile car prononciation et écriture se sont séparées au cours de notre histoire. Beaucoup de lettres ne sont pas prononcées, comme dans le mot doigt par exemple. Il est intéressant de remarquer qu’aujourd’hui, le tabou des «gros mots» est tombé, mais pas celui de l’orthographe.

Comment expliquer ce sentiment de honte à l’idée de faire une faute?

Avoir une bonne orthographe fait partie des comportements sociaux. On peut tolérer une orthographe incertaine dans les lettres privées, dans les sms. Mais si on fait une faute dans le milieu professionnel, il y a une sanction sociale, on risque d’être mal jugé, de subir des effets sociaux désagréables. Pour celui qui fait des fautes, il y a un sentiment d’échec. L’orthographe est un marqueur social, elle donne une image de soi. Cela montre qu’on respecte les règles, qu’on connaît sa langue. La valeur patrimoniale symbolique est presque excessive. Une faute entraîne encore des réactions intolérantes dans un monde pourtant de plus en plus tolérant. Le recours au correcteur d’orthographe est donc une bonne solution.

Est-ce que cela a toujours été comme ça?

Non. C’est au moment où tout le monde est allé à l’école qu’une mauvaise orthographe est devenue problématique. Au Moyen-Âge, on n’écrivait pas n’importe comment mais l’écriture pouvait être plus régionale ou personnelle. Cela dit, il y a toujours eu des jugements de valeur. C’était mieux vu d’écrire comme à Paris. A la cour de Louis XIV, on se moquait des gasconismes.

Paradoxalement, les Français sont de plus en plus mauvais en orthographe…

A l’école, les programmes sont si nombreux que l’enseignement formel de la langue a dangereusement diminué. Les enfants ne font plus malheureusement d’analyses logiques, ne connaissent pas toujours la fonction des mots. Il faut apprendre aux enfants à bien parler avant de leur apprendre à écrire. Sinon, ils ne seront pas armés pour analyser leurs propres fautes.

Le rôle de l’école est essentiel, mais pas suffisant. Cette baisse s’explique aussi par certaines difficultés économiques. L’orthographe est discriminante. Dans les milieux défavorisés, les parents ont parfois moins le temps de s’occuper de leurs enfants. Il faut favoriser l’auto-apprentissage. La lecture reste un élément fondamental pour la mémoire. Plus on lit, mieux on écrit.

Les sms ou les réseaux sociaux peuvent-ils faire baisser le niveau?

Quand un enfant fait peu de fautes, il peut faire toutes les fantaisies qu’il souhaite par sms, ça ne perturbe pas son orthographe normale. Mais quand il est en cours d’apprentissage, ou s’il est moins bon, le mélange des genres peut créer une perturbation supplémentaire.

Les fautes sont-elles toutes de même valeur?

Non, il faut distinguer les fautes graves et les fautes de mémoire. Ne pas savoir si tel mot prend une double consonne est moins grave que mélanger infinitif et participe passé. Les fautes graves sont celles qui montrent un défaut dans la syntaxe, et donc dans la compréhension.

 

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