Voyages en train: «L’enfant peut être ressenti comme une irruption dans l’intimité»

INTERVIEW Pour le sociologue de la mobilité Benjamin Pradel, le partage du train entre adultes et enfants fait pourtant partie de l’apprentissage du vivre ensemble…

Propos recueillis par Floriane Dumazert

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Une femme et son enfant prennent un train de la SNCF en 2010 à Toulouse.

Une femme et son enfant prennent un train de la SNCF en 2010 à Toulouse. — PASCAL PAVANI / AFP

La cohabitation entre adultes et enfants dans un même train peut s’avérer difficile. Sur les réseaux sociaux, certains voyageurs se plaignent des pleurs des enfants ou de leurs jeux bruyants. Benjamin Pradel, sociologue de la mobilité et membre du Laboratoire Ville, Mobilité, Transport, analyse les attentes des voyageurs et leurs usages des transports collectifs.

La promiscuité entre enfants et adultes peut-elle vraiment générer des conflits?

Le TGV c’est de la «comobilité», de la mobilité collective, et le conflit ouvert et belliqueux est finalement relativement rare car le voyage s’inscrit dans un partage du wagon. Face aux pleurs des enfants, les voyageurs développent plutôt des pratiques d’évitement et d’apaisement: mettre un casque, changer de place ou attendre que l’enfant se calme.

Les parents avec enfant sont aussi conscients du dérangement et vont calmer l’enfant sur les passerelles ou sortir toutes sortes de jouets et d’écrans pour les distraire. Les familles sont face à une forme d’injonction paradoxale qui traverse notre société. D’un côté, il faut que l’individu soit libre au sein de la famille, les enfants étant de plus en plus traités à l’égal de l’adulte, mais de l’autre il faut que la société, ici les autres voyageurs, constate que la famille suit bien la norme sociale, que les enfants répondent aux injonctions des parents.

La difficile cohabitation entre enfants et adultes est-elle un phénomène nouveau, en lien avec une évolution de la société?

Cette cohabitation, si elle a toujours existé, est plus présente aujourd’hui, car on voyage tout simplement plus. Dès lors, la mobilité est devenue un espace-temps en soi que l’on investit d’attentes personnelles de plus en plus fortes. L’évolution des services proposés dans les trains et des technologies portables favorise cela: dans le TGV on travaille, on communique par smartphone, on «fait quelque chose» pour soi et rarement pour et avec ceux qui sont là. Dès lors, l’arrivée de l’enfant dans ces bulles personnelles du voyage peut être ressentie comme une forme d’irruption dans l’intimité, dérangeant l’activité personnelle.

L’enfant brise la norme du silence, qu’il ne maîtrise pas. Il ne connaît pas les règles implicites qui circulent dans l’organisation collective du voyage. Finalement, c’est la même chose qu’avec les personnes utilisant leurs téléphones portables ou parlant trop bruyamment. Avec ces adultes, une simple remarque peut suffire à régler le problème. Pas avec des enfants.

La SNCF a mis en place des voitures dédiées aux enfants. Est-ce la bonne solution?

Nous sommes dans une société où le lien social est plus «électif» et moins contraint. Le marketing développé par la SNCF, notamment les espaces IDTGV, produit des normalités différentes, dans des espaces différents où les voyageurs s’attendent à trouver ce pour quoi ils ont payé. Ils deviennent alors plus exigeants et plus intolérants si, par exemple, une famille s’installe en IDZen et que leurs enfants se mettent à crier, tout comme un voyageur demandant le calme en IDZap.

Mais la régulation des conflits de ce type se fait bien souvent entre les voyageurs qui développent une bonne intelligence collective aidée parfois par la figure tutélaire du contrôleur, animateur IDZap ou chef de bord. Il n’est pas rare de voir les regards bienveillants des voyageurs sur les enfants en bas âge, ou des interactions entre les voyageurs et les enfants qui courent dans les allées.

Aujourd’hui, la SNCF propose un programme, «Voisin à Bord», censé contrecarrer les effets de l’individualisation des comportements. Parce que si cette tendance à l’individualisation se poursuit, pourquoi ne pas aussi créer des wagons pour personnes âgées, pour moins de 30 ans, pour femmes (comme dans les transports en commun en Inde), etc. On ne s’en sort plus dans ce cas et on n’apprend plus à vivre ensemble!

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