Outreau: «On a posé un cadenas sur la parole des enfants»

INTERVIEW A l’occasion du dixième anniversaire du verdict du procès d’Outreau, le journaliste Jacques Thomet revient sur l’affaire qui a ébranlé la justice…

Propos recueillis par Anissa Boumediene

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Jacques Thomet, ancien journaliste à l'AFP et auteur du livre

Jacques Thomet, ancien journaliste à l'AFP et auteur du livre — VALINCO/SIPA

Deux ans d’enquête et 30.000 pages de dossier épluchées en quatre mois. Il aura fallu à Jacques Thomet un long travail de fourmi pour écrire son livre choc* sur le fiasco judiciaire des années 2000, refusé par vingt-trois éditeurs avant d’être publié. Dix ans jour pour jour après le verdict d’Outreau, le journaliste analyse pour 20 Minutes ce procès retentissant et ses conséquences sur la justice d’aujourd’hui.

L’affaire commence avec le placement en famille d’accueil des enfants de Thierry Delay et Myriam Badaoui, qui déclarent aux assistantes sociales qui les prennent en charge avoir subi des violences sexuelles. En 2001, le parquet déclenche l’action publique et une instruction est ouverte pour viols, agressions sexuelles, corruption de mineurs et proxénétisme. L’affaire est confiée en 2003 au juge Fabrice Burgaud, qui ordonne de nombreuses mises en examen. Dix-huit personnes passent entre un et trois ans en détention, l’une d’elles décédera en prison. Le 2 juillet 2004, la Cour d’assises acquitte sept des dix-sept accusés. En appel, Thierry Delay et Myriam Badaoui reviennent sur leurs déclarations et l’accusation s’effrite. La Cour d’appel de Paris prononce un verdict d’acquittement général.

Qui est responsable de ce fiasco judiciaire?

Pas le juge Fabrice Burgaud, qui a fait un travail exemplaire. Il aurait même pu raisonnablement placer en détention deux fois plus de monde. Mais il y a eu une conjonction de magistrats de la Cour d’assises qui ont mal fait leur travail. Lors du procès à Saint-Omer, faute de place dans la salle d’audience, les enfants victimes de viols ont été placés dans le box des accusés, face à leurs bourreaux présumés. La violence de ce qu’ils ont subi est inouïe.

Lorsque Myriam Badaoui, la mère de l’une des victimes (qui sera finalement envoyée en prison) est revenue sur ses aveux, toute l’accusation s’est effondrée alors que trois des accusés, qui ont été acquittés, étaient passés aux aveux. Or, en dépit de la rétractation de Badaoui, il y avait de nombreuses preuves matérielles qui attestaient que les enfants avaient bien été violés.

Il y a aussi une responsabilité de l’Etat: avant même que le verdict soit rendu, le procureur général est venu au nom de l’Etat présenter ses excuses aux accusés. Personne n’a présenté d’excuses aux victimes. Il aurait dû être sanctionné.

L’affaire Outreau a-t-elle permis de libérer la parole des enfants?

Non, c’est encore pire. A l’époque, ce procès a été une catastrophe pour la parole des enfants, qui ont été traités de menteurs n’ont plus été écoutés ensuite. Après le procès, une commission d’enquête parlementaire a été ordonnée. Là encore, les victimes n’ont pas été entendues. Cette commission n’a servi qu’à poser un cadenas sur la parole des enfants.

Officiellement, 15.000 enfants sont victimes de violences sexuelles chaque année en France. En réalité, c’est bien plus. Aujourd’hui, la parole des enfants est niée. Des mères de famille qui veulent dénoncer des abus sexuels subis par leurs enfants me contactent parce qu’elles sont impuissantes. Leur parole et celle de leurs enfants sont décrédibilisées à cause d’un fiasco judiciaire qui s’est produit il y a dix ans et qui ne les concerne pas.

Dix ans après le verdict rendu, la vérité est-elle enfin connue sur ce qui s’est passé à Outreau?

Pas encore, il restera à jamais de nombreuses parts d’ombres, et des coupables en liberté. Mais ce n’est pas fini, en mai 2015 s’ouvrira à Rennes (Ille-et-Vilaine) le procès de l’un des violeurs présumés d’Outreau. La cour d’assises des mineurs jugera Daniel Legrand fils, l’un des treize acquittés, pour des faits présumés commis alors qu’il était mineur.

Encore aujourd’hui, des victimes d’Outreau, aujourd’hui majeures, sont traumatisées par ce qu’elles ont subi. Ce n’étaient que des enfants à l’époque, certains n’avaient pas plus de quatre ou cinq ans, et font encore des cauchemars aujourd’hui. Ils ont besoin de justice.

Retour à Outreau - Contre-enquête sur une manipulation pédocriminelle, de Jacques Thomet, éditions Kontre Kulture.