Dieudonné réalisant sa première quenelle lors de son spectacle 1905 en 2005. 
Dieudonné réalisant sa première quenelle lors de son spectacle 1905 en 2005.  - Capture d''écran de Youtube

Matthieu Goar

Salut nazi inversé ou bras tendu dans le fondement du système? Depuis samedi et la célébration du but de Nicolas Anelka, les Français et une partie de l’Europe du foot s’intéressent  à la quenelle, geste ambigu inventée par l’humoriste Dieudonné. Devenu un phénomène viral depuis quelques mois (lors de photos de classe, en vacances), certains semblent ignorer son caractère antisémite (des politiques comme Manuel Valls, des animateurs comme Yann Barthès, Mamadou Sakho estimant s’être fait piéger). Dieudonné s’amuse d’ailleurs à compiler ces stars prises le bras tendu sur son site Internet. Pendant ce temps-là, d’autres mettent en scène des quenelles devant des wagons de déportation ou sur le mémorial de la Shoah à Berlin, comme Alain Soral, penseur d’extrême-droite et compagnon de route de Dieudonné. 

A l’origine, la nageoire d’un dauphin 

Le comique nie l’aspect antisémite de la quenelle. Lui qui se définit comme un «antisioniste» (à l'instar d'un de ses modèles, l'ancien président iranien Mahmoud Ahmadinejad à qui il consacrera un spectacle en 2010) parle de ce  geste comme d’un «acte d'émancipation populaire». La première quenelle réalisée par Dieudonné date de 2005, lors du spectacle « 1905», une longue dissertation sur la laïcité et les méfaits de la religion. Evoquant la bêtise des hommes, Dieudonné met en scène un dauphin qui «quand il voit un homme. Il se fout de notre gueule». «Le dauphin, sa nageoire, il va nous la foutre jusque-là», lance à son régisseur M’Bala M’Bala en mimant ce geste (à partir de 8 minutes dans la vidéo ci-dessous). Rien d’antisémite dans ce court extrait. Mais comme souvent avec Dieudonné, tout est une question de contexte. Quelques minutes plus tôt, Dieudonné évoque «la Terre promise». «Je ne peux pas la louper. A la télévision, on ne voit que ça», explique-t-il en disant que cela le fait vomir (à partir de 2'30 ci-dessous).

Peu à peu, la quenelle va envahir les spectacles de Dieudonné, provoquant l’hilarité du public. Les  ennemis sont multiples et pas exclusivement juifs. Le geste apparaît lorsque Dieudonné dénonce entre autres le lobby féministe, les descendants d’esclave qui «l’ont jusque-là», Julien Dray et bien sûr le lobby sioniste qui veut appliquer une «solution finale » au martyr Dieudonné interdit de spectacle par des maires «à cause de la pression du lobby». «Dès qu’il y a une faille dans le système, je la guette. Trop tard…», explique-t-il en 2012 en faisant le geste à partir de 14e minute sur cette vidéo. 

Le «système» selon Dieudonné

Avec ses quenelles, Dieudonné prétend pourfendre le système. Mais en écoutant ces derniers spectacles, le «système» vu par Dieudonné est un monde dirigée par la «maison-mère» (Israël), par  les «vainqueurs de l’histoire» et notamment les juifs avec à leur solde les Américains. La quenelle est un geste contre la société, mais contre une société prétendument dirigée par les juifs. Ainsi François Hollande est lui aussi la cible d’une quenelle («François [Hollande], la sens-tu, qui se glisse dans ton cul, la quenelle»). Or le chef de l’Etat n’est pas juif, la quenelle n’est donc pas antisémite? Sauf que dans un autre extrait, Dieudonné explique que le président de la République est «convoqué par le président du Crif». L’ambigüité selon Dieudonné… Une analyse politique que le comédien explique froidement lors d’une interview à la télévision iranienne où il décrit le «sionisme comme le malin» (à partir de 3'45). «Le sionisme, ce sont les instincts les plus bas. Il vous écrase, vous domine et fait de vous un esclave; par le rire, j’ai réussi à ridiculiser le sionisme.»

Une utilisation du mot sionisme que le comédien théorise dès le mois de juin 2005. «Je ne prononce pas le mot juif. Après mes différents procès, j'ai compris qu'il pouvait y avoir interprétation sur ce mot alors que sur sioniste, il n'y a pas d'interprétation possible», déclare-t-il comme le rappelle le site Slate.fr ou encore ce livre. Au-delà du système, l’humoriste, qui «n’aurait jamais pissé sur une déportée, je n’étais pas né», s’en prend régulièrement à des personnalités juives, Patrick Cohen récemment, Bernard Henry Lévy et Patrick Bruel depuis le début. «Celui qui m’a vraiment fait croire en l’existence des chambres à gaz, c’est Patrick Bruel. (…) Peut-être que l’Allemand il n’ a pas la patience que j’ai. En une matinée, il te construit une chambre à gaz rien que pour se libérer les oreilles.» (Sur cette vidéo à partir de 2 minutes.)

Le business de la quenelle

Comme la chanson Shoananas et l’expression «Au dessus, il n’y a rien à part le soleil», la quenelle devient alors un marqueur de la Dieudosphère. Les adeptes de l’humoriste acclament le geste et en font un symbole de la résistance au «système». Chaque insulte de Dieudonné sur un plateau de télévision est assimilé à une quenelle et des classements apparaissent sur Youtube. Et Dieudonné, candidat aux Européennes de 2009 sur une liste antisioniste, pose sur son affiche de campagne le bras tendu «pour une Europe libérée».

Le phénomène devient alors populaire lorsque le comique convainc des stars de réaliser ce geste puis des milliers d’internautes s’en emparent, sans y mettre toujours la même signification. Des tee shirts avec la graduation de la quenelle apparaissent, une cérémonie des Quenelles d'or est créée et la petite entreprise Dieudonné décide de profiter de l’aubaine en déposant les marques «Quenelle» et «Quenelle +» à l’INPI, ce qui provoque quelques remous révélés par un site proche de la droite israélienne. «Tu prétends que ma société est mal gérée et bordélique, alors que j’ai quadruplé le chiffre d’affaires en quatre ans», écrit Noémie Montagne, la femme de Dieudonné, à Alain Soral qui veut «profiter de la dynamique de la quenelle».