Jérôme Kerviel en interview dans le bureau de son avocat Me Koubbi, le 9 septembre 2013 à Paris.
Jérôme Kerviel en interview dans le bureau de son avocat Me Koubbi, le 9 septembre 2013 à Paris. - V. WARTNER / 20 MINUTES
* Vincent Vantighem

«Cela fait près de six ans que ma vie est un enfer (…) Ne me laissez pas mourir.» Le message est clair. Dans un courrier adressé, lundi, à l’ensemble des parlementaires et des membres du gouvernement, Jérôme Kerviel demande qu’une commission d’enquête indépendante fasse la lumière sur l’affaire qui porte son nom depuis février 2008. Condamné en appel à trois ans de prison, l’ancien trader, âgé de 36 ans, sait bien qu’il devra rembourser les 4,9 milliards d’euros de pertes qu’il a fait subir à la Société générale si son pourvoi en cassation est rejeté. Enfermé «dans le couloir de la mort sociale», selon ses propres termes, celui qui se dit «innocent» explique sa démarche à 20 Minutes

Comment allez-vous?

Cela devient de plus en plus dur. Je commence vraiment à être épuisé et à bout de forces. Cela fait bientôt six ans maintenant que je suis enfermé dans le couloir de la mort sociale. Je suis face à un mur du silence: malgré les preuves et les témoignages, la justice a avalé la version de la Société générale.

C’est quoi la vie de Jérôme Kerviel aujourd’hui?

Pour parler vulgairement, c’est une vie de merde. Je n’ai ni emploi, ni le moindre revenu. Je n’ai pas de Sécurité sociale. Je n’ai pas de logement. Il m’est impossible de construire quoi que ce soit, d’avoir une vie normale, une vie affective normale. Je bosse sur l’affaire tous les jours. Il n’y a pas un matin où je me lève sans y penser.

Vous avez adressé, lundi, un courrier aux membres du gouvernement et aux parlementaires. Expliquez-nous votre démarche.

Cette affaire a éclaté il y a un peu plus de cinq ans quand la Société générale a annoncé avoir subi une perte de cinq milliards d’euros. Depuis, cette affirmation n’a jamais été vérifiée ni par les instances judiciaires ni par qui que ce soit d’autre. Dans le cadre de l’instruction et pendant les deux procès, j’ai réclamé une expertise financière indépendante puisque nous sommes plusieurs à être convaincus que cette perte n’existe pas. Et cela m’a toujours été refusé...

Je m’adresse donc aux parlementaires et au gouvernement parce qu’une commission d’enquête parlementaire peut exiger cette expertise financière. Il se trouve que chaque citoyen français est concerné dans la mesure où l’Etat a accordé 1,7 milliard d’euros de déduction fiscale à la Société générale quand celle-ci a annoncé ses prétendues pertes. Ce chèque de Bercy n’est absolument pas dû. J’aimerais bien que les élus s’interrogent sur les raisons pour lesquelles cet argent public a été attribué.

>> Vidéo: Jérôme Kerviel lit sa lettre aux parlementaires et membres du gouvernement.

Une commission d’enquête parlementaire est impossible tant que des poursuites judiciaires sont en cours…

Mais il n’y a plus de poursuites judiciaires en dehors de mon pourvoi en cassation. Quoi qu’il en soit, les parlementaires peuvent enquêter sur le crédit fiscal d’1,7 milliard que l’Etat a offert à la Société générale, en 2008. Et pour enquêter là-dessus, ils auront donc besoin de vérifier l’existence de prétendues pertes subies par la banque…

Cette lettre, c’est votre dernier espoir?

Non, mon dernier espoir c'est que la justice cesse enfin de s'égarer et que les responsables politiques démontrent qu'ils ne sont pas au service des puissances financières. 

Avec une dette de cinq milliards à rembourser, avez-vous eu des pensées radicales? Avez-vous pensé à fuir le pays ou à mettre fin à vos jours?

Fuir? Jamais. Est-ce qu’on a des pensées sombres? Oui, ça arrive. Mon combat, je le mène pour mes proches et pour moi. Le nom que mon père m’a transmis a été complètement traîné dans la boue. Il est synonyme d’escroc alors que je ne me suis pas enrichi dans cette affaire. Je veux récupérer mon nom.

«Je conchie le personnage que j’étais…» avez-vous dit en 2012. Mais entre la vie du Jérôme Kerviel avant l’affaire et celle d’aujourd’hui, laquelle choisissez-vous?

Je choisis ma vie d’aujourd’hui. Malgré la dureté. Tout ça m’a permis de prendre conscience du milieu dans lequel j’évoluais. De revenir à des valeurs plus humaines dont je m’étais écarté. Chaque jour qui passe est une victoire, on va dire. Je vois un jour après l’autre. Demain, je ne sais pas ce qui va se passer.

Vous avez peur de retourner en prison?

Evidemment, j’ai peur! Je trouve particulièrement injuste le fait d’être condamné à de la prison pour un crime que je n’ai pas commis.

S’il n’y a pas de suite favorable à votre lettre, comment envisagez-vous la suite des événements?

Il y aura d’autres actions. Plus radicales.

C'est-à-dire…

On verra bien à ce moment-là. Mais je ne baisserai pas les bras. Je veux la justice.