Inna Chevtchenko, membre des Femen, avec le livre du mouvement féministe.
Inna Chevtchenko, membre des Femen, avec le livre du mouvement féministe. - V. WARTNER / 20 MINUTES

C’est peut-être ce qui manquait pour aller au-delà des photos spectaculaires, relayées avec délectation par les médias, des Femen seins nus en action. Le livre Femen, publié ce mercredi chez Calmann-Lévy, retrace l’histoire du mouvement, de ses quatre fondatrices ukrainiennes, et précise leur doctrine. Dans les couloirs de son éditeur parisien, Inna Chevtchenko, l’une des figures majeures du groupe, s’en étonne encore : «ça me fait bizarre de publier un livre. D’habitude on fait ça quand on a terminé un travail. Nous on ne fait que commencer».

Le groupe féministe, né en Ukraine en 2008 et implanté en France depuis septembre 2012, a déclaré la guerre aux «trois piliers du patriarcat : la dictature, l’industrie du sexe et la religion». La théorisation du mouvement - qui s’inspire au départ de Marx et d’un socialiste allemand du XIXe siècle, August Bebel - est «encore en cours d’élaboration». Mais l’objectif est aussi clair que vaste : libérer les femmes partout dans le monde. Quant à leur stratégie, elle est aussi devenue leur marque de fabrique : faire de leurs seins une arme - ils sont aussi le logo du mouvement.

« Nos filles doivent être sportives et belles »

Inna, qui n’avait jamais entendu parler de féminisme en Ukraine, explique : « Nous donnons une nouvelle interprétation du féminisme. Les féministes se battent toutes pour la même cause, seule notre méthode change ». Face aux critiques de certaines d’entre elles, qui leur reprochent de renvoyer l’image de la femme-objet, Inna explique :  «On veut justement casser cette idée de femme-objet en donnant une nouvelle image de la nudité féminine, pour qu’elle devienne le symbole de la lutte des femmes, de leur liberté et leur indépendance. Montrer ses seins dans la rue permet de créer un choc : les hommes se retournent, ça les attire, ils croient que c’est pour eux. Et, d’un coup, on crie nos slogans. Nos seins sont agressifs, et ils parlent ! On utilise notre corps comme un manifeste».

Dans la toute fin du livre, Anna Houtsol, l’une des fondatrices, dresse un portrait-robot du profil type des Femen qui  peut faire sursauter : «Nos filles doivent être sportives pour endurer des épreuves difficiles et belles pour utiliser leur corps à bon escient. Pour résumer, Femen incarne l’image d’une femme nouvelle : belle, active et totalement libre.» On pense furieusement à une pub machiste pour yaourt à 0%. Anna, également présente, s’étonne d’un tel passage et incrimine la traduction. «Il n’y a pas de critère de beauté pour intégrer les Femen, rectifie-t-elle. En russe, belle signifie plutôt ‘’rayonnante’’, ‘’pleine de vie’’». Ailleurs dans le livre, on lit tout de même à propos d’Alexandra Nemtchinova, une jeune biélorusse qui a participé à une action à Minsk, que «c’est vrai qu’elle pèse cent vingt kilos et ne correspond pas trop à l’image des Femen». Pas assez sportive, apparemment.

Pour Geneviève Fraisse, philosophe et historienne de la pensée féministe, le groupe produit «un nouveau discours, global», qui «s’inscrit parfaitement dans la tradition féministe» et où «la nudité a plutôt rapport avec la vérité. On dit dévoiler la vérité, en philosophie», glisse-t-elle. 

« On ne va pas adapter notre message aux différents pays »

Les Femen, qui insistent sur le caractère pacifique de leurs actions, s’étonnent de la violence des réactions qu’elles provoquent - leurs assauts contre CIVITAS et les intégristes opposés au Mariage pour tous ont valu une dent cassée à une membre du groupe. Quant à la réaction du gouvernement, qui a condamné par la voix du ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, leur action à l’Eglise Notre-Dame pour «fêter» la renonciation du pape, elle laisse Inna perplexe : «Pour nous c’est bizarre d’avoir un représentant officiel d’un pays laïc qui dit être désolé pour les croyants». Les Femen, très critiquées à l’issue de cet épisode, en profitent pour rappeler que leur groupe n’est pas laïc, mais antireligieux.

Les condamnations unanimes de la classe politique après leur action à Notre-Dame ne sont-elles pas le signe d’une inadéquation entre le message des Femen et le pays où il est délivré ? «Il y a bien sûr des différences culturelles, reconnaît Inna. Mais on ne va pas adapter notre discours aux dix pays où s’est implanté le groupe. Notre message est universel. Il n’est pas dirigé vers la France en particulier, mais diffusé depuis la France [où se trouve leur «centre international d’entraînement»] vers le monde entier. Car les femmes sont oppressées partout.»

Attaquer les islamistes

Comment comptent-elles procéder dans les pays musulmans ? Anna et Inna rappellent le geste de la blogueuse égyptienne Aliaa Magda Elmahdy, qui a posté une photo d’elle nue sur son blog fin 2011 pour défier les islamistes – menacée, elle a dû s’exiler en Suède et se définit désormais comme une Femen. «C’est comme ça qu’on va attaquer les islamistes. On n’est pas kamikazes, le but n’est pas de se jeter dans la gueule du loup et d’être tuées en une seconde. Pour l’Iran, par exemple, une Iranienne vivant en Suisse a posté une photo d’elle où elle avait inscrit «No hidjab» sur sa poitrine, la technique des Femen. On va laisser les femmes venir à nous».

Leur combat suscite tantôt l’admiration – elles ont eu des retours très positifs après leur action risquée en Biélorussie, la dernière dictature d’Europe  – tantôt le rejet. Y compris de la part de ceux pour qui elles se sont mobilisées. Ce fut le cas pour les Pussy Riots. Les Femen avaient tronçonné la croix de Kiev pour leur manifester leur soutien. Raté. Les Pussy Riots, croyantes, ont condamné ce geste. Déçues, les Femen disent ne pas comprendre «comment on peut protester dans une Eglise quand on est croyant. On a réalisé que les Femen et les Pussy Riots étaient différentes, soupire Inna. Mais on les soutient toujours, bien sûr».

Le sexisme ordinaire, une «question secondaire»

Déterminées à essaimer dans le monde entier, ces «révolutionnaires professionnelles» ne comptent pas s’emparer du sexisme ordinaire ni des questions d’inégalités dans la vie quotidienne, qu’il s’agisse des différences de salaire entre hommes et femmes ou de la répartition des tâches domestiques. «Ce sont des questions secondaires, estime Anna, soudain volubile. On en parlera quand les femmes seront devenues libres. Mais il faut d’abord lutter pour ce qui englobe ces problèmes. Quand on est une femme, on a parfois seulement le choix entre être prostituée, violée ou tuée. La question des salaires passe au second plan. Je sais que c’est une question importante en France, mais encore une fois : nous ne sommes pas un mouvement français. On s’attache à la femme dans sa globalité, pas au fait qu’elle soit italienne, française ou russe».

Les trois piliers que combattent les Femen – dictature, industrie du sexe et religion – sont pourtant étroitement liés à leur spécificité géographique et historique. Les quatre Ukrainiennes ont connu les remous liés à la chute de l’ex-URSS. «Sous l’ère soviétique, les hommes et les femmes devaient être égaux, explique Geneviève Fraisse, philosophe et historienne de la pensée féministe. La chute de l’URSS a entraîné de la violence, des régressions, de la pauvreté et de la marchandisation. Les pays de l’ex-bloc soviétique [parmi lesquels l’Ukraine, d'où viennent les Femen] sont des lieux de transit de la traite des femmes pour de la prostitution». L’héritage de l’ancienne dictature soviétique et l’influence de l’Eglise orthodoxe en Russie et en Ukraine éclairent également le sens de leur lutte et de leurs priorités. «Les Femen sont porteuses d’un discours universel à partir d’une histoire singulière», résume la philosophe.

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