Si Bugarach était le seul lieu à échapper à la fin du monde, la Terre ne serait plus peuplée après vendredi que par 200 villageois déjà à bout de nerfs avant l'apocalypse et autant de journalistes sur les dents qui pourront toujours compter sur les gendarmes pour essayer de survivre ensemble.
Si Bugarach était le seul lieu à échapper à la fin du monde, la Terre ne serait plus peuplée après vendredi que par 200 villageois déjà à bout de nerfs avant l'apocalypse et autant de journalistes sur les dents qui pourront toujours compter sur les gendarmes pour essayer de survivre ensemble. - Eric Cabanis afp.com

© 2012 AFP

Si Bugarach était le seul lieu à échapper à la fin du monde, la Terre ne serait plus peuplée après vendredi que par 200 villageois déjà à bout de nerfs avant l'apocalypse et autant de journalistes sur les dents qui pourront toujours compter sur les gendarmes pour essayer de survivre ensemble.

Car, pour l'heure, l'afflux d'illuminés ou de curieux redouté par les autorités se fait toujours attendre dans le minuscule village de l'Aude promu à une notoriété internationale dont il se passerait bien.

Les habitants restent terrés chez eux. Et les ruelles de Bugarach sont parcourus par des équipes de reporters errants qui, sous un ciel bas et lourd, traquent un gibier rare: le mystique. Pour peu qu'un individu au front haut, à la chevelure frisotante et au pull rayé rouge et jaune se montre, c'est la curée médiatique.

Alignement des planètes

Véritable inspiré ou imposteur malin, on ne se montre pas regardant sur les lettres de créances ésotériques quand la proie est presque trop belle pour être vraie. Et Sylvain Urif, «Oriana» de son «nom cosmique», venu de la vallée voisine, peut livrer à la presse mondiale ravie le «véritable sens de l'apocalypse». Le 21 décembre, «ça ne signifiera pas le cataclysme mais la révélation», une sorte «d'alchimie interne» qui donnera à chacun «amour et compassion». Lui-même a déjà connu le processus: «c'est une lumière dorée qui fait l'effet de 10.000 orgasmes d'un coup».

Nouveau prodige ! Un deuxième apparaît, qui est venu avec son frère voir «l'alignement des planètes» parce que «toutes ces planètes alignées passent par la montagne et il y a quelque chose qui s'ouvre». Mais lui et son frère, qui avaient planté leur tente dans la montagne, ont été «gentiment» priés de circuler par les gendarmes.

Car le dispositif policier mis en place ne facilite pas la quête d'information. Les caméramen se rabattent sur l'installation de toilettes sèches portatives, d'autres font des plateaux devant le panneau d'entrée du village. Une équipe de télévision asiatique qui s'enhardit à vouloir filmer un vieil homme se voit menacée de sa canne.

«Du grand n'importe quoi»

«C'est du grand n'importe quoi», consent à commenter une habitante. Un autre, stoïque, confie que «c'est toujours la fin du monde pour quelqu'un». Le maire Jean-Pierre Delord, acculé contre la porte de la mairie par une meute de caméras, s'énerve contre les médias qui «ont tout monté en épingle».

D'après les gendarmes, la non-fin du monde à Bugarach a suscité un engouement médiatique de grand match de foot: 244 journalistes se sont accrédités auprès des autorités qui, depuis mercredi midi et jusqu'à dimanche, interdisent les accès au pic de Bugarach et font filtrer les routes menant au village.

Environ 150 gendarmes et pompiers sont mobilisés pour assurer le dispositif. Eux aussi seraient sauvés si la fin du monde survenait vendredi.

Bugarach et son pic, point culminant du massif des Corbières avec ses 1.231 mètres, seraient en effet l'un des endroits du globe où il faut être si l'on ne veut pas disparaître avec le reste de l'humanité le 21 décembre. C'est en tout cas ce que prophétisent des tenants du cataclysme.

Légende

Jean-Louis Socquet-Juglard, un photographe qui habite le village voisin de Sougraigne, se désole de cette «histoire qui stigmatise les gens». Il est l'auteur d'une carte postale devenue un best-seller et qui montre sur le mode ironique le pic de Bugarach autour duquel tourne une soucoupe volante. La carte est signée David Vincent, le héros de la série américaine «les Envahisseurs».

«On a le droit de s'intéresser aux énergies» qui se dégageraient de l'endroit et «aux légendes qui foisonnent» en pays cathare «sans être pour autant des allumés», dit-il.

Les habitants attendent avec impatience la fin de la fin du monde pour que leur région trouve une notoriété plus en rapport avec ses qualités intrinsèques, la beauté de sa nature et de son histoire. D'autres en profitent quand même pour faire des affaires et vendre aux journalistes des cafés à 2,50 euros.