VIDEO. Dis, papy, pourquoi tu nous saoules depuis 25 ans avec «Twin Peaks» ?

CULTE «Ma bûche a des choses à vous dire» sur la série culte du début des années 1990...

Anne Demoulin

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Le panneau d'origine de «Twin Peaks».

Le panneau d'origine de «Twin Peaks». — SHOWTIME

« Nous nous rencontrerons à nouveau dans 25 ans », lâchait Laura Palmer (Sheryl Lee) à l’agent spécial Dale Cooper (Kyle McLachlan) dans le dernier épisode de Twin Peaks, diffusé aux Etats-Unis le 10 juin 1991. On n’y croyait (presque) plus, mais le rendez-vous est (presque) respecté. Twin Peaks revient pour une troisième saison. D’abord, aux Etats-Unis, dimanche sur Showtime. Puis, sur la Croisette le 25 mai, en présence de David Lynch. Enfin, en France, sur Canal +, le 25 mai à 22h25. Pourquoi, 26 ans après sa première diffusion, Twin Peaks fascine toujours autant ? « Ma bûche a des choses à vous dire »…

« Un poisson dans le percolateur »

En ce temps-là, on n’avait d’yeux que pour le cinéma, les séries, ça n’existait pas. A la télé, il y avait surtout des feuilletons comme Santa Barbara. Que Woody Allen, Jane Campion ou Bruno Dumont fassent des séries télé, aujourd’hui, c’est normal. Mais au début des années 1990, qu’un cinéaste déjà culte tel que David Lynch, auteur de films sombres et violents comme Eraserhead, Blue Velvet ou Dune, annonce qu’il réalise d’un feuilleton, c’est aussi surréaliste qu’un « poisson dans le percolateur » d’une machine à café.

« Bienvenue à Twin Peaks, population 51.201 habitants »

Twin Peaks, 51.201 habitants, nichée entre deux pics, a été créée par un duo. La rencontre entre Mark Frost, un des scénaristes attitrés de Capitaine Furillo (Hill Street Blues) et David Lynch, est orchestrée par leur agent. Après avoir planché sur différents projets (Goddess, un film sur les derniers jours de Marilyn Monroe, One Saliva Bubble, une histoire de nain voyageant grâce à l’électricité, une fiction télé, The Lemurian, avec des extraterrestres infiltrés sur notre planète), le duo conçoit un projet mêlant soap et enquête policière, et dessine la carte d’une ville. Twin Peaks est née, ABC donne son accord.

« Qui a tué Laura Palmer ? »

Une gigantesque campagne de pub précède le lancement de la série. Dans une époque sans replay, ni streaming, le 8 avril 1990 à 21 heures sur ABC, quelque 20 millions de foyers américains, soit 35 millions de téléspectateurs et 33 % de PDA, sont scotchés devant la découverte du corps de Laura Palmer, une lycéenne, retrouvée nue dans du plastique au bord d’un lac, sauvagement assassinée, dans la petite ville de Twin Peaks. Lors de la première saison, le délire s’empare des Américains qui se demandent tous : « Qui a tué Laura Palmer ? ».

« Nous mangerons hollandais »

Pas de diffusion en US + 24 au début des années 1990. En France, les trois premières notes de basse du générique de Mystères à Twin Peaks résonnent un an plus tard le 16 avril 1991 sur l’agonisante La Cinq. La série est desservie par un doublage encore plus surréaliste que l’original : « We’ll go dutch », qui signifie « nous partageons la note » est traduit par « nous mangerons hollandais », « red herring », expression idiomatique signifiant « fausse piste » devient littéralement le « coup du hareng ».

Il faudra attendre Canal Jimmy et 1994 pour que les Français découvrent l’œuvre en version originale. Twin Peaks, annoncée dans l’Hexagone comme une bombe télévisuelle et présentée comme une série policière, peine à emballer un public plutôt habitué à Arabesque.

« Les hiboux ne sont pas ceux que l’on pense »

Twin Peaks est bien un feuilleton policier, mais le meurtre de Laura Palmer, comme celui de Channing Capwell Jr dans Santa Barbara, n’est que le point de départ d’un soap foisonnant.

Triangles amoureux (six, rien que dans le pilote), rivalités entre fortunés, secrets et autres trahisons… Twin Peaks s’amuse avec les codes du genre de Dallas. La série a même son propre « méta » soap, Invitation to Love.

Ce soap, typique des années 1980, est raconté dans l’Amérique fantasmée des années 1950. Avec son lycée, son église, sa station-service (Big Ed’s Gas Farm), son dinner (Double R), son relais routier (Bang Bang Bar), les décors n’ont rien à envier à Happy Days.

Violence, prostitution, drogue, Twin Peaks aborde tous les sujets tabous en prime time. Audrey Horne (la sublime Sherilyn Fenn) marque toute une génération avec une simple queue de cerise et confère à l’œuvre une sorte de beauté malsaine et envoûtante.

A Twin Peaks, « les hiboux ne sont pas ceux que l’on pense » et la série brouille audacieusement les frontières des genres. Un cocktail alors inédit

« Diane, je tiens à la main une boîte de lapins en chocolat »

L’enquête est menée par le plus spécial des agents du FBI, Dale Cooper, qui raffole des donuts et du café, médite la tête en bas et enregistre minutieusement ses réflexions et moindres faits et gestes à Diane, sa secrétaire, et mène son enquête à grand renfort de techniques divinatoires, inspirées par le transcendantalisme tibétain.

Dale Cooper est un peu barré, à l’instar de nombreux autres personnages. Andy Brennan, l’officier de police, fond en larmes à la moindre occasion, la borgne Nadine Hurley, est une obsédée des rideaux silencieux… Aucun show télévisé ne propose alors de construction chorale aussi surréaliste où l’excentricité devient la norme.

« Je sais qui a tué Laura Palmer »

Twin Peaks est aussi atypique sur le plan formel. Un épisode de 60 minutes est normalement découpé en 25 scènes. Twin Peaks mise sur la lenteur et ne dépasse jamais les 18 scènes. Chaque épisode se déroule en une seule journée et le suivant commence le jour d’après (sauf entre les 16e et 17e épisodes de la saison 2 où s’écoulent trois jours, marquant la rupture entre le premier et le second cycle). A ce rythme-là, Dale Cooper aurait fêté Noël 1989 au 300e épisode en 2001 !

Dans les années 1990, mater Twin Peaks relève d’une expérience quasi mystique. On en parle, on échafaude des théories et on annule des rendez-vous pour ne pas louper sa diffusion. A l’étrangeté de la ville et des personnages s’ajoute l’inquiétante forêt de Ghostwood et une grosse dose de fantastique. Dale Cooper croit aux forces extérieures surnaturelles, et s’en remet à ses rêves pour résoudre son enquête : « Je sais qui a tué Laura Palmer », s’exclame-t-il dès le 3e épisode. Une femme à la bûche qui « a des choses à vous dire », un nain, un géant, une chambre rouge, une loge blanche et son équivalent maléfique noire, David Lynch insuffle ses délires oniriques et esthétiques à coup de back-talk et autres stroboscopes.

Twin Peaks est un annuaire de références au cinéma et à la télévision. Le manchot s’appelle Gérard comme dans le Fugitif, le haut-parleur avec lequel Dale Cooper communique avec son chef, Gordon Cole (campé par l’ubuesque David Lynch) ressemble à celui de Charlie Townsend dans Drôles de dames, la blonde Laura et sa jumelle brune Madeleine renvoient à Sueurs froides d’Alfred Hitchcock et il y a un nain dans Le Prisonnier.

« Le feu marche avec moi »

Face à cet objet télévisuel étrange et abondant, l’audience s’effrite et se stabilise aux alentours des 10,5 millions de foyers, pour un public global de 16 à 18 millions de téléspectateurs. Un bon score dans la case du jeudi 21h face à Cheers sur NBC. ABC commande une saison 2.

Elle démarre un dimanche avec un épisode spécial, mais la suite est programmée le samedi à 22h, la tranche surnommée « Death Slot » (« la tranche de la mort ») aux Etats-Unis ! Les audiences chutent, et ABC pressent Frost et Lynch de révéler qui a tué Laura Palmer.

On sait depuis longtemps que le meurtrier s’appelle Bob, une étrange figure liée au feu. Bob n’a pas d’enveloppe corporelle et peut se cacher dans chacun des habitants de la ville. Le nom du meurtrier est finalement dévoilé lors du 15e épisode, il est arrêté au 16e épisode. « Qui s’en soucie ? », titre alors la presse américaine.

La vraie question est : « Qui est Bob ? Quelle est sa véritable nature ? ». Le second cycle de Twin Peaks met en scène Windom Earle, l’ex-coéquipier de Dale Cooper, venu se venger de la liaison de ce dernier avec sa défunte femme, Caroline Earle.

« C’est ce soir que je vais mourir »

L’intrigue n’intéresse pas trop le public américain, occupé à regarder un autre feuilleton du 17 janvier au 28 février 1991, Tempête du désert. L’opération militaire de la guerre du Golfe est la première que les téléspectateurs peuvent « suivre en live », dit-on sur CNN.

Déprogrammée, reprogrammée, déprogrammée. Une association, Give Peaks a Chance, essaye de sauver la série, en vain. Il ne reste le 10 juin 1991 que huit millions de téléspectateurs devant ABC pour voir l’incroyable incursion de Dale Cooper dans le monde des Loges et assister au cliffhanger le plus dingue de l’histoire de la télévision.

Mais huit millions de « peaksomaniaques », c’est assez pour que le mythe continu et que les VHS s’échangent.