Vous aviez 10 ans ce 20 juillet 1969. Quels souvenirs?
J'étais surexcité. Le film «2001, l'odyssée de l'espace» était sorti l'année précédente, et j'avais suivi toutes les étapes d'Apollo. Ce jour-là, j'étais planté devant la télé de notre hôtel. Heureusement qu'il n'était pas trop tard aux Etats-Unis, je n'ai pas eu à me battre avec ma mère pour veiller devant l'écran. C'était un sentiment extraordinaire. L'homme sur la lune. J'en étais sûr, le début d'une grande aventure de colonisation spatiale. Nous allions tous voyager et constuire des bases sur la lune ou Mars. J'ai un peu déchanté.
Neil Armstrong et Buzz Aldrin ont appelé à «voir grand» et sauter un retour sur la lune pour directement aller poser le pied sur Mars. Ont-ils raison?
Leur déclaration m'a surpris. La lune pourrait être une bonne répétition. Mais dans un cas comme dans l'autre, le nerf de la guerre est l'argent. On se berce de fantasmes visant à envoyer un homme sur l'une ou l'autre. Mais que ce soit le budget de la Nasa, ou de l'Esa, ou de pays comme la Chine ou la Russie, on est loin du compte. Dans la réalité, il n'y a pas vraiment de course ni de coopération majeure et globale. Il faudrait dépenser entre deux et trois fois plus, au minium, pour avoir les moyens de nos ambitions. Obama a promis de grandes choses dans sa campagne. Mais dépenser de l'argent pour la conquête spatiale n'est pas forcément la chose la plus populaire vue l'économie actuelle.
L'un des objectifs du programme Constellation est d'établir une base lunaire. A supposer que l'argent soit là, à quoi ressemblerait-elle?
C'est le but ultime. Malheureusement, il n'est pas très bien défini. Des choses beaucoup plus basiques ne sont pas assez avancées, comme le Lunar Lander, pour atterrir. Une base pourrait être un simple poste avancé, avec 3 personnes présentes pour quelques semaines. Envisager une base plus importante est complexe, notamment au niveau des ressources et de la protection contre les éruptions solaires. Il faut garder à l'esprit qu'on a commencé à construire la Station spatiale internationale dans les années 90, et qu'elle n'est toujours pas achevée.
Exploiter des ressources sur la lune comme l'Helium-3, qui paierait pour les investissements (comme dans l'excellent film «Moon» avec Sam Rockwell), est-il réaliste?
C'est un argument notamment développé par Harrison Schmitt, l'un des derniers hommes à avoir marché sur la lune avec Apollo 17, ensuite devenu sénateur du Nouveau Mexique (il a écrit le livre «Retour sur la lune, exploration, entreprise, énergie et la colonisation de l'espace par l'homme»). C'est un peu le problème de l'œuf de de la poule: y aller pourrait rapporter de l'argent, mais il faut de l'argent pour y aller.
Vous parlez beaucoup d'argent. Que répondez-vous à ceux estimant qu'on ferait mieux de le dépenser à autre chose?
D'abord, une chose à remettre en place: on ne dépense pas beaucoup d'argent pour la conquête spatiale: environ 0,4 cent sur chaque dollar du budget américain. Environ 10 fois moins que lors du programme Apollo 11. Une goutte d'eau à côté du budget des guerres en Irak ou ailleurs. Tout le monde est d'accord sur le fait qu'il faut dépenser la majorité de notre budget pour améliorer notre quotidien aujourd'hui. Mais il faut en dépenser une partie pour notre futur. La conquête spatiale nous a donné les satellites qui ont révolutionné les télécommunications et nous permettent de mieux comprendre le réchauffement climatique. Sans compter que l'homme est explorateur par nature. Aller dans l'espace fait rêver des enfants qui s'orientent ensuite vers les sciences ou la médecine. Si nous y renoncions, nous perdrions une partie de notre identité.
Retourner sur la lune semble déjà complexe. Ira-t-on sur Mars à moyen terme?
Technologiquement, c'est envisageable. On a déjà l'expérience de missions longues de plusieurs mois sur (feu) Mir ou la Station spatiale internationale. Les recherches se poursuivent sur les radiations. Mais aller sur Mars, et surtout revenir, c'est bien plus complexe. Le voyage durerait environ 6 mois. On ne peut pas se poser et revenir. Il faut un bon alignement des planètes. Au total, cela voudrait dire 2 ou 3 ans. On ne mesure pas encore les conséquences psychologiques d'un tel isolement. En cas de problème dans l'ISS, les astronautes savent qu'ils peuvent être sur Terre, sur le papier, en quelques jours. Pas depuis Mars.
Et à un horizon très lointain, peut-on rêver de la terraformer et de la rendre habitable?
On peut toujours rêver, pour Mars ou des satellites des géantes gazeuses. Mais on comprend déjà assez mal le fonctionnement du climat sur Terre. Il y a encore beaucoup de travail.
Vous et d'autres chassez des exoplanètes, ces planètes situées en dehors du système solaire. Qu'est-ce que cela changerait de trouver une jumelle à la Terre.
On me demande souvent: «Pensez-vous que nous sommes seuls dans l'univers». Je réponds: «Je ne sais pas, mais je sais comment chercher la réponse». On devrait en savoir davantage avec la Mission Kepler, lancée en mars dernier. Déterminer si la Terre est une exception ou un objet commun serait extraordinaire. A long terme, si l'on découvrait une jumelle pas trop éloignée, à moins de 10 années lumières par exemple, on pourrait envisager d'y envoyer une sonde. Elle ne livrerait certes pas ses secrets à notre génération. Mais par certains côtés, ce serait un peu comme pour les bâtisseurs de cathédrales: aucun ne voyait le projet fini, mais ils travaillaient malgré tout avec passion et acharnement. Aurons-nous leur audace?