Représentation de l'activité cérébrale
Représentation de l'activité cérébrale - DR

De notre correspondant à Los Angeles

Etes-vous encore capables de lire les 1572 pages de Guerre et Paix? De passer un après-midi, calé dans le canapé, votre attention happée par Les Misérables? Pas si sûr. Dans l'heure précédent la rédaction de cet article, j'ai été interrompu par une dizaine de mails, quatre messages Facebook, trois SMS, deux coups de fil, un chat skype, une alerte iPhone et une cinquantaine de tweets. Ce n'est pas tout.

Concentré sur la lecture de plusieurs études anglophones sur le fonctionnement de notre cortex face au multitasking, j'ai picoré ici et là. D'abord pour chercher la définition d'un mot complexe. Et puis, sans vraiment m'en rendre compte, j'ai dérivé, d'un fil à l'autre de la Toile, pour échouer devant la vidéo d'un ours polaire qui confond la cuisse d'une visiteuse avec un jambon.

Mon cerveau a-t-il absorbé des informations? Assurément. Mais les a-t-il digérées, assimilées, et suis-je incollable sur le modelage cognitif de mon lobe frontal? Sans doute pas.

«Delinkifiction», la chasse aux liens

Ce barbarisme anglais n'a pas vraiment d'équivalent français. On proposera à l'Académie française «délienification» ou «délienage». Il s'agit de cette tendance émergente qui vise à supprimer tous les liens hypertextes du corps d'un article pour n'insérer que les plus pertinents en pied de page.

«Même si vous ne cliquez pas sur un lien, vos yeux le remarquent. Quelques neurones s'allument pour décider si vous aller cliquer ou pas […] Plus il y a de liens dans un article, plus votre compréhension est affectée», affirme le journaliste Nicholas Carr. Après avoir divisé avec son essai Est-ce que Google nous rend plus bêtes, il remet ça avec le livre Ce qu'Internet fait à notre cerveau, attendu le 7 juin prochain.

Son billet «Expérience de delinkification» fait déjà réagir. Jay Rosen, professeur de journalisme à l'Université NYC l'accuse de vouloir «déconstruire le web». Le spécialiste des médias 2.0, Jeff Jarvis, ironise sur Twitter: «Nick Carr a écrit ce post pour obtenir des liens. Je ne fais pas de lien (dans son tweet, ndr). Ça vous distrairait».

Notre cerveau transformé?

Qu'en disent les neuro-scientifiques? En 2009, une expérience menée par des chercheurs de Stanford a conclu que «les nouveau multitaskeurs», qui jonglent en permanence d'un écran à l'autre dans un univers sur-connecté, étaient «plus facilement distraits par des perturbations extérieures».

Sauf que c'est l'éternel problème de l'œuf et de la poule. Les gens prédisposés au multitasking sont-ils «naturellement mentalement désorganisés» ou bien leur difficulté à se concentrer est-elle nourrie par leur zapping permanent? «C'est la question à un million de dollars. Et nous n'avons pas de réponse à un million de dollars», conclut Clifford Nass, l'un des auteurs de l'étude.

Sur le blog Neuroethics at the core, le professeur Peter B. Reiner souligne que les recherches sur les effets du multitasking sont encore dans leur enfance. Pour lui, les liens hypertextes sont «merveilleux». Mais selon l'expert, il existe une possibilité pour que le monde «hyperlinké» dans lequel nous baignons impacte la façon dont notre cerveau traite une information.

Son verdict, empirique, et basé sur sa seule expérience personnelle? «Le multitasking améliore sans doute certaines fonctions cognitives et en détériore d'autres.» Reste à savoir de quel côté penche la balance, surtout pour cette «génération Twitter» de digital natives tombés dans la marmite dès la naissance.

Avez-vous l'impression d'avoir plus de difficultés à vous concentrer? Cet article était dépourvu de liens (ils sont –juste pour cette fois– ci-dessous). Quelles sont-vos impressions? La lecture en était-elle moins hachée? Ou au contraire, ce format préhistorique vous a-t-il ennuyés?

Liens pertinents de l'article

L'expérience de «delinkification» de Nicholas Carr
Sa biographie
L'étude «Contrôle cognitif chez les multitaskeurs des médias» (en PDF et en anglais)
Son résumé dans le magazine Wired
La discussion sur le sujet par le professeur en neurosciences Peter B. Reiner
Le compte Twitter de Jeff Jarvis

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