La découverte, en janvier dernier, de l’action anti-tumorale du dichloro-acetate (DCA) - une molécule tombée dans le domaine public et facile à produire- a suscité d’immenses espoirs chez les patients atteints de cancer. Bien que, dans l’attente d’essais cliniques exhaustifs qui pourraient durer des années, la drogue n’ait pas encore été approuvée par les autorités sanitaires américaines ou européennes, certains malades en phase terminale ont déjà commencé à se procurer de la DCA et à échanger leurs expériences sur internet. Cette automédication « sauvage » est condamnée par les chercheurs et les médecins qui craignent qu’elle ne ralentisse la recherche et entraîne des effets secondaires inattendus. Des arguments difficiles à admettre pour les malades dont l’espérance de vie n’est plus que de quelques mois.
Le DCA est une molécule connue depuis des années pour son effet activateur sur les mitochondries –des structures responsables de la production d’énergie dans les cellules normales mais qui sont absentes dans les cellules cancéreuses. Il y a quelques mois, Evangelos Michelakis et ses collègues de l’Université d’Edmonton (Canada) ont découvert qu’en administrant de la DCA à des rats atteints de cancer du poumon, on parvenait à réduire de moitié la taille de leurs tumeurs cancéreuses en trois mois ; et cela sans que les tissus normaux soient affectés. Un résultat d’autant plus encourageant que le DCA, déjà testé dans le traitement de certaines maladies métaboliques humaine, peut être administré par voie orale, est facilement assimilable par les tissus et semble bien toléré.
En attendant les essais cliniques
Face au désintérêt de l’industrie pharmaceutique pour cette molécule très prometteuse mais peu rentable car non brevetable, Michelakis a commencé à lever des fonds auprès des ONG et des organismes publics pour financer des essais cliniques contrôlés sur l’homme. Ces essais doivent débuter dans quelques mois mais pourraient prendre des années avant que la mise sur le marché du DCA soit autorisée. Un délai intolérable pour les malades en phase terminale, leur famille et leurs amis…
C’est en tous cas l’avis de Jim Tassano, dont un ami est en train de mourir d’un cancer. Après avoir lu l’article de Michelakis, ce patron d’une entreprise de désinsectisation s’est associé à un ami chimiste pour synthétiser lui-même cette molécule réputée facile à produire. Tassano a depuis créé deux sites internet. Un premier conçu pour informer le public sur les effets du DCA et pour recueillir les témoignages des patients qui l’ont utilisé. Le second destiné à distribuer le DCA qu’il a lui-même fabriqué. Sur ce dernier site, le DCA est vendu comme « médicament anti-cancéreux vétérinaire » au prix de 45$ (33€) les 50 grammes.
Un médicament de cheval ?
Le label « vétérinaire » permet en fait à l’entrepreneur d’éviter les foudres de le Food ans Drug Administration (FDA), l’agence du médicament américaine, qui seule peut autoriser la mise sur le marché de médicaments destiné à l’homme. Mais Tassano, qui a déclaré à Nature avoir déjà fourni 200 clients, pense que ces personnes achètent le DCA pour eux-mêmes et non pour leur chien, comme semble pourtant indiquer son site. Certains de ces patients ont déjà commencé à partager leur expérience, et leurs progrès éventuels, sur www.thedcasite.com .
Une initiative dangereuse
Toutefois, cette initiative effectuée sans contrôle scientifique rigoureux inquiète beaucoup Michelakis et la communauté médicale. Tout d’abord parce que le DCA pourrait avoir des effets secondaires pas ou peu documentés jusqu’ici. Une étude a ainsi montré en 2006 que la prise de DCA peut parfois s’accompagner d’une atteinte des nerfs périphériques. Ensuite, la DCA synthétisée par Tassano n’est pas de qualité pharmaceutique et peut donc contenir des impuretés dangereuses pour la santé. Enfin, des essais sauvages menés en dépit de toute règle pourraient ruiner les efforts consentis pour mener des essais cliniques contrôlés, seuls capables d’établir des conditions d’utilisations et une posologie efficace pour le DCA.
Les chercheurs insistent sur le fait que 95% des drogues anticancéreuses testée cliniquement sont finalement abandonnée, soit parce qu’elles sont inefficaces, soit parce qu’elles mettent en danger la vie et le bien-être du patient.