Olivier Oullier, professeur et chercheur au Laboratoire de psychologie cognitive de l'université d'Aix-Marseille.
Olivier Oullier, professeur et chercheur au Laboratoire de psychologie cognitive de l'université d'Aix-Marseille. - S.CAZUGUEL / TEDxESCP&UsefulProgress

Propos recueillis par Corentin Chauvel

Pourra-t-on bientôt lire dans les pensées? La question commence à sérieusement se poser depuis que des avancées neurologiques récentes ont permis de reconstituer des mots pensés par une personne en décodant ses ondes cérébrales. Invité du débat proposé jeudi soir par le CNRS en partenariat avec 20 Minutes au musée du quai Branly, à Paris, Olivier Oullier, professeur et chercheur au Laboratoire de psychologie cognitive de l’université d’Aix-Marseille, fait le point sur les avancées de l’imagerie cérébrale en général et leurs conséquences.

Lire dans les pensées de gens, c’est pour bientôt?

Cela fait rêver pas mal de monde, mais on en est encore loin. Certains pensent que l’on s’en rapproche depuis que des neuroscientifiques ont réussi à recréer grossièrement le film qu’une personne voit à partir des données d’imagerie cérébrale fonctionnelle. Mais il s’agit de la reconstruction du signal visuel et non d’un décodage de pensées intimes, un résultat qui n’en est pas moins extraordinaire avec de formidables perspectives thérapeutiques, notamment pour le recouvrement de la vue. C’était de la science-fiction il n’y a encore pas si longtemps.

Y a-t-il un risque que d’autres domaines comme la publicité utilisent ces techniques?

Les techniques se développent et la société s’en empare, cela fait partie du "jeu". Les mêmes stratégies marketing peuvent servir l’industrie agro-alimentaire et la prévention en santé publique. C’est pour cela qu’il faut informer, réguler, mais pas interdire. En France, la loi de bioéthique a été révisée dans cette optique. Bien que la partie relative à la neuroimagerie nécessite d’être précisée, il faut saluer le travail du législateur et sa réflexion sur les conséquences sociétales de ces techniques. A ce niveau, nous sommes en avance sur les autres pays. 

Pourtant vos travaux ont aussi gagné la sphère institutionnelle…

Depuis 2009, j’ai la responsabilité d’un programme de travail intitulé «Neurosciences et politiques publiques» au sein du Centre d’analyse stratégique. Il s’agit d’étudier comment les sciences du comportement pourraient améliorer les stratégies de politiques publiques, qu’il s’agisse des campagnes de lutte contre l’obésité ou le tabagisme. Se baser uniquement sur des questionnaires pour connaître les comportements des individus est insuffisant. L’imagerie cérébrale vient compléter les données comportementales. Ainsi, nous proposons une meilleure évaluation des stratégies de prévention, même si cela ne donne pas des réponses absolues. Et cela concerne aussi les domaines de l’écologie ou de la justice.

Comment les neurosciences peuvent interférer dans le domaine de la justice?

Elles peuvent aider à étayer des décisions de justice. Dans le cadre du rapport publié par le Centre d’analyse stratégique, nous avons consulté des experts nationaux et internationaux afin de discuter des différents aspects des neurosciences dans ce domaine et les avis restent partagés. Qu’il s’agisse de détecter le mensonge ou de juger du niveau de responsabilité d’un individu. Mais aujourd’hui, il convient de garder à l’esprit que si l’imagerie anatomique informe l’analyse psychiatrique par exemple, l’imagerie par résonance magnétique (IRMf) n’est pas encore mure pour être recevable dans les prétoires comme preuve principale. 

Quel est le problème?

Il y a un gouffre entre des résultats de laboratoire obtenus sur des sujets volontaires et le comportement de personnes mises en examen par exemple. De plus, un comportement antisocial n’est pas uniquement le fruit d’un dysfonctionnement de quelques millimètres cubes de cerveau. Il y a certes une composante neurobiologique, mais il convient aussi de prendre en compte les influences contextuelles. Il faut poursuivre la réflexion et former tous les acteurs d’un procès sur l’imagerie cérébrale sans toutefois prendre des décisions qui nous priveraient de nouvelles techniques qui permettraient de mieux rendre la justice dans quelques années.

Comment établir un équilibre entre les progrès scientifiques et les risques qu’ils engendrent?

D’un point de vue scientifique et médical, l’imagerie cérébrale est un outil formidable. Le risque ne vient pas tant des techniques, mais de la façon dont ont les utilise et dont on fait des liens simplistes avec le comportement des gens. On apprend beaucoup plus sur certains comportements déviants, mais ce n’est pas encore suffisant pour établir des preuves principales dans un procès. Dire que vous avez eu des problèmes avec vos parents parce que vous vous grattez l’oreille ou qu’on interprète votre personnalité à travers votre écriture, est autrement plus dangereux et répandu que l’imagerie cérébrale utilisée avec mesure par des personnes compétentes.

L’imagerie cérébrale dévoilera-t-elle un jour nos pensées?

Des chercheurs du CNRS en discuteront jeudi lors d’un débat retransmis en direct sur le site de 20 Minutes. Hervé Chneiweiss, neurobiologiste, Bernard Mazoyer, professeur de neuroradiologie, Lionel Naccache, neurologue, Olivier Oullier, chercheur en psychologie cognitive, et Jean-Sébastien Vialatte, vice-président de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques, se poseront les questions éthiques et juridiques soulevées par les scientifiques en matière de neurosciences.