«Beaucoup de Français n’ont pas du tout conscience des différentes révolutions sur le sida»

INTERVIEW François Berdougo, militant d’Act-Up Paris et référence sur le sida à Médecins du monde vient de publier avec Gabriel Girard un essai où ils appellent à la mobilisation pour éradiquer l’épidémie…

Propos recueillis par Oihana Gabriel

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Le ruban rouge, symbole de la solidarité vis-à-vis des victimes du VIH et du sida, installé sur la façade de l'hôtel de ville de Paris, le 1er décembre 2010

Le ruban rouge, symbole de la solidarité vis-à-vis des victimes du VIH et du sida, installé sur la façade de l'hôtel de ville de Paris, le 1er décembre 2010 — REVELLI-BEAUMONT/SIPA

  • En ce 1er décembre, Journée mondiale de lutte contre le sida, 20 Minutes a interviewé François Berdougo sur son essai La fin du sida est-elle possible?
  • Pour ce militant et spécialiste du sida, la lutte contre le sida doit être politique car au-delà des avancées thérapeutiques il faudra des financements. 

Le titre peut paraître optimiste. Dans un essai à deux voix, deux militants dans la lutte contre le sida lancent une question d’actualité : La fin du sida est-elle possible ? (Textuel). François Berdougo, militant d’Act Up-Paris, membre de Sidaction et référent sur le sida chez Médecins du monde et Gabriel Girard, sociologue et militant chez Aides reviennent sur l’histoire de l’épidémie, ses évolutions récentes et ses nouveaux défis. 20 Minutes s’est entretenu avec François Berdougo sur cette maladie et ses révolutions à l’occasion de la Journée mondiale de lutte contre le sida.

Quels sont les progrès sur la lutte contre le sida ces dernières années ?

En 1996, l’introduction des antirétroviraux a constitué un tournant. Et dans la décennie 2000, les traitements se sont démultipliés avec des effets indésirables moins importants. Une des grandes avancées de la dernière décennie, c’est la découverte de l’effet préventif des traitements antirétroviraux. Une personne qui prend un traitement efficace au bout de quelques mois ne transmet plus le virus à ses partenaires.

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Des progrès colossaux pas toujours connus. Est-ce qu’on manque d’information ?

Non, l’information est relativement élevée. Mais les messages transmis ne sont pas toujours les bons… On entend régulièrement parler de vaccin, de guérison et on se rend compte qu’on en est encore loin. Cela contribue à troubler la perception du grand public. Le caractère préventif des traitements n’est pas connu, alors que c’est un outil très puissant contre la stigmatisation des personnes atteintes. L’image de « bombe virale » colle à la peau des séropositifs, alors que ce n’est pas du tout le cas.

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On entend beaucoup que la médecine va plus vite que la société sur le sida, pourquoi ?

Aides vient de sortir un sondage sur les discriminations qui montre un décalage terrible entre les avancées scientifiques majeures et le manque de progrès social. On y voit par exemple que 20 % des sondés ne serait pas à l’aise si les enseignants de leurs enfants étaient séropositifs. On est en 2017 quand même ! Beaucoup de Français n’ont pas du tout conscience des différentes révolutions sur le sida. Ils n’imaginent pas qu’on peut travailler, bien vivre, faire du sport en ayant le VIH. Cette discrimination est un frein au dépistage : elle nourrit les peurs d’aller se faire dépister. Ils ne sont pas conscients qu’une fois dépistés, ils entreront dans un parcours de soins qui ne va pas forcément bouleverser leur vie.

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Est-ce qu’on va voir bientôt la fin du sida ?

On peut penser sur la base de la modélisation de l’Onusida qu’on va progressivement éteindre le virus en bloquant sa circulation. A horizon 2030 ou 2050, en gros dans une ou deux générations. Mais c’est pas sur la base d’une modélisation que ça va se réaliser. Parce qu’il reste des barrages. Premier challenge : la mobilisation financière. On aurait besoin de 25 à 30 milliards de dollars par an et on n’y est pas. La décennie 2000 a représenté un formidable espoir. Dans années 2000, il y avait 300.000 personnes qui avaient accès au traitement dans les pays en développement, aujourd’hui on est à 20 millions. Et dans les pays du Nord, on a été très vite à 100 % de couverture. Mais cette avancée majeure a été possible parce qu’il y avait une mobilisation des associations et des dirigeants politiques, qui ont consacré des fonds, Etats-Unis et France en tête. On peut avoir une crainte pour l’avenir. Il y a l’isolationnisme de Trump. Un certain nombre de grands pays contributeurs comme la France ont stabilisé leur engagement financier depuis quinze ans, alors que les besoins sont majeurs. Ce qui est rageant, c’est qu’on a les outils, mais pas suffisamment d’argent.

Est-ce qu’il y a un seul enjeu financier ?

Non, l’autre obstacle, c’est l’accessibilité des soins qui dépend des structures de santé, mais aussi du respect des droits humains. Au niveau mondial, la moitié des séropositifs n’ont pas accès au traitement. Les populations les plus exposées, les personnes trans, usagères de drogue, homosexuelles sont encore victimes de rejet. Comment imaginer par exemple aux Philippines que les usagers de drogue vont aller se faire tester alors que le président appelle à leur meurtre ? Pareil pour les homosexuels en Russie ou en Ouganda… L’invisibilité induite par la répression nuit à l’accès aux services de santé, donc à la lutte contre l’épidémie.

Choisir ce titre, La fin du sida est-elle possible ?, est-ce que ça ne risque pas de brouiller le message de prévention ?

La fin du sida, c’est un slogan largement diffusé à l’échelle internationale depuis environ sept ans. On l’a repris comme un appel à la mobilisation, un message d’espoir. La fin du sida, c’est atteignable, mais ce n’est ni pour demain, ni pour après-demain. Et à certaines conditions.

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