• L'Etat a lancé lundi un portail d'information sur les addictions au travail: addictaide.fr. 
  • Signe de la prise de conscience de ce problème, qui concerne de plus en plus de travailleurs tous secteurs confondus. 
  • Mais l'alcool, rarement vu comme un danger, parfois valorisé, a un statut particulier au sein de ces addictions.

« Je suis tombée dans l’alcool silencieusement et j’ai tout perdu », avoue Laurence Cottet, ancienne alcoolique, aujourd’hui devenue patiente-experte en addictologie. Elle n’est pas la seule à avoir payé cher cette addiction développée sur le lieu de travail. Depuis quelques années, les pouvoirs publics s’inquiètent de voir un grand nombre de travailleurs se doper pour mieux réussir. Au point que lundi, l’Etat a lancé un portail d’information pour les entreprises comme le grand public sur ces addictions addictaide.fr.

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Mais si petit à petit, ces conduites addictives « professionnelles » sortent du tabou, certaines spécificités concernant l’alcool compliquent le travail de sensibilisation.

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8,5 % des salariés en difficulté avec l’alcool

Selon la mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (Mildeca), qui présentait ce nouveau portail, 18,6 % des actifs occupés ont eu un épisode d’alcoolisation ponctuelle importante dans le mois, contre 17 % en population générale.

« Globalement en France, on constate une baisse de la consommation d’alcool en trente ans », nuance Kevin Chapuy, intervenant en entreprises et formateur à l’Association nationale de prévention en alcoologie et en addictologie (ANPAA). Néanmoins, l’alcool au travail reste une problématique actuelle. » Selon une étude de l’INVS de 2009, il y avait environ 8,5 % des salariés en difficulté avec l’alcool contre 5 % avec le cannabis.

Accessible partout

Une addiction qui touche tous les secteurs, tous les métiers… « La première spécificité de l’alcool, c’est son accessibilité », tranche Kevin Chapuy. Évidemment, il est plus simple de se commander un verre de rouge au restaurant qu’un petit joint… « A chaque fois que je me déplaçais, j’étais invitée à un bon repas avec de bonnes bouteilles », raconte Laurence Cottet, qui était juriste dans le BTP.

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Encore tabou

L’alcool, un problème ? Culturellement, l’alcool a bonne réputation en France. Le monde du travail n’échappe pas à cette vision positive. Certains vous regarderont avec des yeux ronds si vous expliquez au prochain pot que vous renoncez à l’alcool pour toujours… Alors qu’on vous encouragera à vous sevrer de nicotine.

« Quand on parle de drogue au travail, on pense rarement à l’alcool, regrette Laurence Cottet, qui a écrit Non! J'ai arrêté (Dunod). Mon drame, c’est que je ne savais pas que j’étais malade à cause de l’alcool, ni que ça pouvait se soigner ! ». Une sensibilisation qui se heurte aussi au sentiment de honte des personnes concernées, souvent stigmatisées, qui n’osent demander de l’aide en général… et encore moins au sein de l’entreprise.

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Valorisé dans le travail

Mais le gros problème avec l’alcool, c’est surtout qu’il est valorisé dans bien des métiers. C’est le pot ou l’after work incontournable. Ou les deals d’affaires réglés autour d’un repas arrosé. Selon une enquête Ipsos de 2001, 71 % des personnes interrogées consomment de l’alcool lors des repas d’affaires avec une consommation augmentée par rapport à leur consommation habituelle. « Le fait de refuser une coupe de champagne n’aurait pas facilité mon intégration dans un milieu d’hommes », confie ainsi Laurence Cottet.

Mais nourrir la convivialité au travail n’est que la première fonction cochée par cette drogue. L’alcool permet aussi au salarié de se doper pour être plus performant, gérer le stress. Troisième fonction : boire le soir pour récupérer et lâcher prise après une journée de boulot. Un package complet donc, contrairement à d’autres psychotropes qui vont permettre soit de se reposer (somnifères), soit de se booster (cocaïne).

Beaucoup de risques associés

« L’alcool reste le psychotrope le plus "bruyant" : il peut avoir un impact sur la qualité du travail, la relation avec les collègues, résume Kevin Chapuy. Alors que le tabac est moins problématique au travail. » Pire, entre 10 et 20 % des accidents du travail seraient liés à l’alcool selon l’étude de l’Inserm de 2003.

La loi a certes évolué pour protéger les travailleurs de ce psychotrope, mais semble parfois en décalage avec la réalité du monde du travail… Selon le code du travail, aucune personne en état d’ivresse ne peut séjourner dans les lieux de travail et aucune boisson alcoolisée n’est autorisée. A l’exception du vin, la bière, le cidre, le poiré, l’hydromel. Une distinction un poil datée et surprenante entre « bon » et « mauvais » alcools.

« Je m’alcoolisais au champagne avec bonne conscience, ironise Laurence Cottet. Mais c’est la quantité le problème. Rien ne sert d’interdire l’alcool étant donné que 9/10e des Français n’ont pas de problème et que de toute façon, il y aurait des pots clandestins. »

Une prévention limitée

Malgré tous ces obstacles, la sensibilisation fait tout de même son chemin. « Certaines entreprises commencent à mettre en place une sensibilisation sur l’alcool au travail, mais il faut généraliser cette approche, souligne Laurent Karila, addictologue et auteur de Tous addicts ! (Flammarion).

Mais le repérage précoce est encore balbutiant. « En général, quand on parle l’alcool au travail, on se concentre sur l’alcoolisme, mais il faut s’adresser aux personnes avant qu’elles ne soient en difficulté », regrette Kevin Chapuy. « Tout le monde savait que j’avais un problème avec l’alcool mais on s’est inquiété quand je me suis effondrée en pleine présentation, rappelle Laurence Cottet. Souvent, les collègues me couvraient, me raccompagnaient. Mais ce n’est pas une solution ».