Alcoolisme: «Mon fils est sorti de son addiction grâce au Baclofène»

ADDICTION Dans « Nathanaël » (éd. Pygmalion), à paraître ce mercredi, Anaïs Duriot raconte la descente aux enfers de son fils, qui a sombré dans l’alcoolisme et qui a réussi à s’en sortir notamment grâce au Baclofène…

Anissa Boumediene

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Pour Anaïs Duriot, la survie de son fils, devenu alcoolique très jeune, passe par son traitement à haute dose de Baclofène.

Pour Anaïs Duriot, la survie de son fils, devenu alcoolique très jeune, passe par son traitement à haute dose de Baclofène. — SERGE POUZET/SIPA

  • Dans Nathanaël  (éd. Pygmalion), à paraître ce mercredi, Anaïs Duriot raconte le parcours de son fils pour se sortir de son alcoolisme.
  • C’est grâce à un traitement au Baclofène, prescrit à haute dose, que le jeune homme a pu sortir de son addiction à l'alcool.
  • Mais une décision de l’ANSM d’interdire la prescription du Baclofène à haute dose pour le sevrage alcoolique menace la sobriété de Nathanaël et de nombreux autres patients.

Il a sombré, et quand il a touché le fond, il a creusé un peu plus encore. Dans Nathanaël* (éd. Pygmalion), Anaïs Dariot raconte la descente aux enfers de son fils, devenu alcoolique alors qu’il entrait dans l’âge adulte. Un récit touchant dans lequel la mère de ce fils unique évoque le désarroi et « l’impuissance face à une addiction aussi forte que celle à l’héroïne ». Au point d’être persuadée que son fils allait mourir. Jusqu’à ce que Nathanaël se relève enfin, après de longues années, grâce à sa rencontre avec l’alcoologue qui l’a compris, suivi, et qui lui a prescrit du Baclofène. Un traitement qui a permis au jeune homme de ne plus être dominé par son addiction, mais qui devient difficile à obtenir.

« L’alcoolisme : une honte absolue »

La première fois qu’Anaïs voit Nathanaël ivre, il a 19 ans et lui assure que ce n’est rien, que c’est exceptionnel, accidentel. « Mon fils, c’était le plus beau, le plus brillant, sourit sa mère. Les choses se sont dégradées lentement, de manière insidieuse, je ne m’en suis pas rendu compte : dans ces cas-là, il y a une forme de déni, constate-t-elle. Ce n’est que quelques années plus tard que l’alcoolisme de mon fils m’a frappé, très soudainement. Ça a été comme un cancer diagnostiqué à un stade avancé. La maladie l’avait déjà rongé, avait fait des dégâts. Sauf qu’ici, il n’y a pas de traitement défini, ni de compassion envers l’alcoolique, mais beaucoup de honte, une honte absolue »

Quand elle commence à écrire les premières pages de son livre, Nathanaël s’est enfoncé dans son addiction. « Il avait 24 ans, il était très alcoolisé et est devenu violent. Un jour, c’est la police qui a dû le faire sortir de chez moi, raconte Anaïs. En tant que parent, on n’est pas préparé à affronter l’alcoolisme de son enfant, on n’a pas d’outil, on ne sait pas quoi faire, déplore-t-elle. A l’époque, je n’avais pas l’impression ni la démarche d’écrire un livre, c’était plutôt un journal, que j’ai commencé alors que j’ignorais si mon fils allait s’en sortir. C’en était à un point où je croyais qu’il allait mourir. A ce moment-là, écrire est devenu pour moi une soupape émotionnelle parce que je n’avais personne à qui me confier, tellement j’avais honte, honte de ne pas pouvoir sortir mon fils de l’alcoolisme ».

« Anesthésier ses angoisses »

Cette honte de l’alcool est d’ailleurs familière pour Anaïs Dariot. Le père de son fils est alcoolique, la grand-mère de son fils est morte d’une cirrhose alcoolique, et dans sa propre famille, elle se souvient de certaines disputes conclues par quelques verres de whisky. Elle-même trompera d’ailleurs l’ennui de ses années de jeune femme dans la bière et dans les bars. Cet « héritage familial » lié à l’alcool, elle le cache soigneusement à Nathanaël, mais « dès son plus jeune âge, mon fils a développé une phobie de l’alcool. S’il est tombé dedans, ce n’était pas par goût de la fête, mais pour noyer et anesthésier les angoisses qui le paralysaient, et le poids du non-dit a été d’autant plus lourd pour lui ».

A cette époque, Nathanaël n’arrive pas à conserver un emploi, il a transformé son appartement en zone dévastée et multiplie les comas éthyliques. « Il pouvait boire jusqu’à une bouteille, une bouteille et demie de gin ou de whisky en une seule journée », se souvient Anaïs. De promesses en mensonges, Nathanaël est devenu prisonnier de son addiction. Sa mère, elle, prisonnière de l’état de son fils, entre allers-retours à répétition aux urgences, hospitalisations, fuites, appartement saccagé et multiples tentatives de suicide. La mère tente tant bien que mal de garder la tête de son fils hors de l’eau, mais chaque rechute les détruit un peu plus tous les deux. « A la fin, Nathanaël était au bord de la mort, il avait perdu dix kilos, c’était un squelette, l’ombre de lui-même, qui ne se nourrissait plus que d’alcool et de tabac, décrit-elle. C’est là que j’ai compris que je ne pouvais pas l’aider malgré lui, mon aide l’enfonçait davantage encore ». Mais il a fallu composer avec l’absence de Nathanaël, qui pouvait disparaître durant des mois, laissant croire à Anaïs que son fils était peut-être mort. Composer aussi avec « le désaveu » de son entourage, lui reprochant de ne pas s’occuper de son fils. « Ne rien faire, c’est encore pire que d’agir en vain, pense Anaïs. Là, c’était ça passe ou ça casse, il se relève ou il meurt », se remémore celle qui n’a alors pu compter que sur le soutien des Alcooliques anonymes pour ne pas sombrer elle-même.

Redonner espoir

Son livre, Anaïs veut qu’il serve à redonner espoir aux parents qui connaissent le même enfer que celui par lequel elle et son fils sont passés. Car aujourd’hui, après au moins sept années perdues dans l’alcool, Nathanaël s’est relevé, « il a retrouvé une vie normale, un travail, fait beaucoup de sport, il prend soin de son corps, soigne son alimentation », décrit fièrement Anaïs. Comment ? « Il s’est sorti de cet enfer par lui-même, en entamant ses démarches seul, en faisant la rencontre du bon alcoologue, qui a su l’écouter et trouver le bon traitement ». Ce traitement, c’est le Baclofène, un médicament dont l’usage premier est d’être un décontractant musculaire prescrit notamment aux patients atteints de sclérose en plaques, mais qui, par un usage détourné, permet à de nombreux patients alcooliques de se sevrer de leur addiction. «  Un miracle, estime Anaïs. Mais je ne dis pas que ça fonctionne pour tout le monde, seulement, pour Nathanaël, ce médicament a été la voie du salut. Grâce à son traitement, mon fils arrive à ne plus boire la semaine, et ne craint pas de s'offrir un verre entre amis le week-end. Sans ce médicament, la moindre goutte d'alcool réenclencherait une rechute systématique et un état dépressif ». Si le Baclofène ne bénéficie pas d’une autorisation de mise sur le marché (AMM) pour son usage dans le cadre du sevrage alcoolique, il fait cependant l’objet d’une recommandation temporaire d’usage (RTU), qui permet à de nombreux patients de se détourner de l’alcool.

Pour ne pas replonger dans l'alcoolisme, « Nathanaël bénéficie ainsi d’un traitement à haute dose, jusqu’à 40 comprimés de Baclofène par jour », explique Anaïs. « Cela peut sembler beaucoup, mais pour des patients très dépendants à l’alcool, c’est la dose qui permet d’assurer le sevrage, précise le Pr Bernard Granger, psychiatre à l’hôpital Cochin à Paris, convaincu depuis plusieurs années des bienfaits du Baclofène pour les personnes alcooliques. En termes de bénéfices/risques, une haute dose de Baclofène est mille fois préférable à une rechute dans l’alcool », tranche-t-il sans équivoque.

« Un nouveau scandale » en matière de santé

D’ailleurs, Anaïs en est sûre, « s’il s’arrête le Baclofène, Nathanaël se remettra à boire pour de bon ». Cette crainte, elle la redoute particulièrement depuis le 25 juillet dernier, quand l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) a décidé d’interdire l’utilisation du Baclofène à haute dose et de réduire la dose maximale à 80 mg, « soit pas plus de huit comprimés quotidiens, ce qui est insuffisant pour aider mon fils ». Un constat partagé par le Pr Granger : « Des patients ont replongé dans l’alcool parce qu’ils n’ont pas pu se procurer leur traitement en quantité suffisante », regrette le médecin, qui condamne « une décision aberrante. On est face à un nouveau scandale, à mettre au débit de l’ANSM, fulmine-t-il. Car le Baclofène est d’une efficacité indéniable face à la maladie alcoolique. Pour certains patients, il fonctionne là où aucun autre médicament n’a fonctionné auparavant ».

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En attendant, Anaïs, elle, n’hésite pas à se faire prescrire du Baclofène pour assurer la dose nécessaire au traitement de son fils. « Cette décision de l’agence du médicament pousse mon fils et d’autres patients à se sentir comme des toxicomanes obligés de faire le tour des pharmacies pour avoir la dose dont ils ont besoin, c’est inadmissible ! », s’indigne la mère de Nathanaël. « C’est vrai, les patients doivent recourir à des stratagèmes, confirme le Pr Bernard Granger. Pour épargner ça à des patients, j’indique sur l’ordonnance de ceux pour qui c’est nécessaire qu’il s’agit de patients équilibrés qui présentent un risque réel de rechute si on réduit leur dose ». A ce jour, « une procédure administrative est en cours pour faire revenir l’ANSM sur sa décision, informe le médecin psychiatre. Si elle ne répond pas, cela débouchera sur un référé suspension à l’encontre de cette mesure et, s’il le faut, sur un recours au pénal, on ne peut pas en rester là ».

Nathanaël, Le combat d’une mère pour sortir son fils de l’alcoolisme, Editions Pygmalion, en librairie le 22 novembre, 19,90 euros.