Retrait du marché du Cytotec: «Je suis passée à deux doigts de la mort»

TEMOIGNAGES Ce médicament, prescrit normalement pour l'ulcère, est utilisé pour déclencher des accouchements et en cas de fausse couche ou d'IVG...

Oihana Gabriel

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Le cytotec " fait courir des risques graves à la mère et l'enfant ", selon l'Agence du médicament.

Le cytotec " fait courir des risques graves à la mère et l'enfant ", selon l'Agence du médicament. — M. GOMEZ / AP / SIPA

  • Le laboratoire Pfizer a décidé de retirer du marché français en mars 2018 ce médicament controversé lancé en 1987.
  • L’agence du médicament avait déjà mis en garde, en 2013, contre les risques graves pour la mère et l’enfant (rupture utérine, hémorragie, etc.) de cet usage détourné et du surdosage du Cytotec.
  • « 20 Minutes » a demandé à ses internautes de raconter comment elles ont vécu leur IVG, fausse couche ou accouchement avec ce médicament décrié.

A partir du 1er mars 2018, le Cytotec ne sera plus commercialisé en France. Ce médicament prescrit normalement contre l’ulcère de l’estomac, a souvent été détourné par certaines maternités pour déclencher des accouchements. Mais il mettait la santé de la mère et du bébé en danger. Le Cytotec, peu onéreux et efficace, a également été utilisé en cas d’interruption volontaire de grossesse (IVG) ou de fausse couche. 20 Minutes a donné la parole à ses internautes pour qu’elles dévoilent leur expérience du Cytotec.

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Des conséquences dramatiques pour l’accouchement

Utilisé lors de l’accouchement, ce médicament peu onéreux qui permet de déclencher le travail a des conséquences parfois dramatiques. Céline, qui souffrait d’hypertension, n’a par exemple pas gardé un bon souvenir de son accouchement. Par deux fois, on lui administre une gélule de Cytotec. « Quelques minutes plus tard, les contractions s’intensifient, et ne deviennent plus supportables. Je manque d’oxygène et le rythme cardiaque de ma fille baisse fortement et régulièrement. A 7h30, une césarienne d’urgence a été décidée. A 8h02, ma fille naît, je n’ai pu la voir que cinq secondes. Je me sens mal, j’ai froid… J’ai appris ensuite que ma fille avait le cordon enroulé autour du cou et que moi j’avais fait une grosse hémorragie. Je ne vois pas ma fille pendant plusieurs heures car je dois rester sous surveillance. »

Et comme pour beaucoup de ces femmes, ce souvenir traumatisant a été ravivé par l’annonce, ce jeudi matin, du retrait de ce médicament. « Les années m’ont permis d''"oublier" cette naissance difficile, reprend Céline. Mais je comprends mieux aujourd’hui le déroulement, et surtout la cause de mon hémorragie. »

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Des douleurs terribles

Ce médicament peut également servir en cas d’interruption volontaire de grossesse (IVG) et de fausse couche. Cette procédure alternative permet en effet d’éviter le curetage parfois dangereux. Mais pour beaucoup, cette solution a provoqué énormément de souffrances.

« Ça a été l’expérience la plus traumatisante de ma vie, tranche Julie*. L’avortement en lui-même s’est bien passé mais son déroulement a été un cauchemar : j’ai eu des vomissements et j’ai cru que j’allais mourir tant la douleur était insoutenable. Je suppliais les infirmières de me donner quelque chose et je n’avais le droit qu’au Doliprane. Si j’avais pu choisir le curetage, croyez-moi, avec le recul, je n’aurais pas hésité une seule seconde… »

Et malheureusement, certaines de ces femmes souffrent encore d’effets secondaires. « Aujourd’hui, durant mon cycle menstruel, je garde les mêmes douleurs que durant l’IVG », explique Julie. Anne* raconte aussi que son expérience dramatique du Cytotec à la suite d’une fausse couche a laissé des traces : « Je n’ai jamais eu aussi mal. J’ai tout évacué, donc j’ai évité le curetage. A ce jour, je ne sais pas si je veux réessayer de tomber enceinte car la fausse couche est traumatisante et j’ai souffert le martyre, je n’ai pas envie de revivre ça. »

Des hémorragies dangereuses

Beaucoup de ces internautes révèlent que ce médicament a déclenché une hémorragie très importante. Sophie a également vécu l’enfer : « Mon mari m’a retrouvé en pleine nuit baignant dans mon sang évanouie dans les toilettes. L’ambulance est venue me chercher, tension 6-2, perte de connaissance, douleurs abominables ». Elle a choisi le curetage pour une seconde IVG.

Lyly a pris du Cytotec pour une IVG : « s’en est suivie une hémorragie qui a failli me coûter la vie, j’ai dû faire un curetage ». Car malheureusement, l’utilisation du Cytotec ne suffit parfois pas à éviter le curetage. « J’ai eu recours au Cytotec le mois dernier pour une interruption médicale de grossesse (IMG), il n’a eu aucun effet sur moi, ni perte de sang, ni mal de ventre, nuance Manon. Mon gynécologue m’a reçu une semaine après pour voir si l’embryon s’était évacué mais rien, l’embryon est toujours là. J’ai dû subir un curetage une semaine plus tard ! »

« Tu sens tout, tu vois tout à la différence du curetage »

Les conséquences psychologiques sont aussi très difficiles à vivre, renchérit Camille, qui a subi une Interruption médicale de grossesse (IMG) en février 2017.

« On m’avait demandé quel type d’intervention je voulais, soit le curetage, soit le Cytotec. Et j’ai préféré le Cytotec pour une action plus "naturelle" car j’avais déjà subi un curetage en août 2016 en urgence. Mais aujourd’hui, je regrette énormément car non seulement les contractions sont extrêmement douloureuses, mais aussi moralement lorsque tout est fini et que tu vois au fond de ta culotte ce qui était auparavant ton bébé… Tu sens tout, tu vois tout a la différence du curetage ou tu t’endors et tu te réveilles simplement. »

Manque d’information

Beaucoup dénoncent aussi le manque d’information. « J’ai fait une grosse hémorragie dans mon salon, raconte Marion, qui a utilisé le Cytotec dans le cadre d’une fausse couche. On ne m’a jamais avertie quant à ce risque, ni indiqué la marche à suivre. »

Un déficit d’information qui porte à conséquence. Nadège s’est ainsi vue prescrire du Cytotec pour une fausse couche, « mais à l’époque j’étais sous anticoagulant. Les deux ensemble m’ont provoqué une très grosse hémorragie externe et je suis passée à deux doigts de la mort à cause d’un très mauvais médecin. Résultat : huit jours hospitalisée, un curetage et une transfusion pour couronner le tout. »

« Je m’étonne de l’augmentation du nombre de médicaments à problèmes »

Si ce retrait du marché est salué par certaines de nos internautes, Cassie souligne qu’il arrive un peu tard… « Ça fait bien longtemps que l’on connaît les risques liés au Cytotec utilisé pour les déclenchements et je trouve fort honteux que l’on ne l’ait pas interdit bien plus tôt en maternité ! C’est quand même délirant de voir des professionnels détourner un médicament de son usage principal ! »

Et plus globalement, pour d’autres internautes, ce retrait met à nouveau en lumière le problème de pharmacovigilance en France qui ne touche pas seulement le Cytotec. « Je m’étonne de l’augmentation du nombre de médicaments à problèmes, comme si de plus en plus de médicaments étaient lancés trop vite sur le marché par les laboratoires pharmaceutiques, sans faire tous les tests nécessaires. Il ne se passe plus un jour sans une annonce de retrait d’un médicament pour tel ou tel problème », souligne Olivier.

* Certains prénoms ont été modifiés.