Dépression, burn out, suicide... Une enquête inédite pointe la grande souffrance des jeunes médecins

PSYCHIATRIE La première enquête sur la santé mentale des futurs et jeunes médecins dévoile que 66% d'entre eux souffrent d'anxiété...

Oihana Gabriel

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Un médecin prend en charge un patient le 19 juillet 2013 à Argenteuil (Val-d'Oise)

Un médecin prend en charge un patient le 19 juillet 2013 à Argenteuil (Val-d'Oise) — FRED DUFOUR AFP

  • Ce mardi était présentée à l’hôpital Sainte-Anne (Paris) la première enquête sur les troubles mentaux des jeunes médecins, réalisée par quatre syndicats d’étudiants en médecine
  • Avec un constat alarmant : 28 % des 22.000 répondants ont souffert de dépression et 23,7 % ont déjà eu des idées suicidaires
  • Mais au-delà de ces chiffres, les syndicats suggèrent de nombreuses pistes pour améliorer le confort de travail et soulager ces soignants

Anxiété, épuisement professionnel, idées noires… Des symptômes qu’ils reconnaissent bien chez leurs patients… mais pas forcément chez eux. La première enquête sur la santé mentale des jeunes et futurs médecins, présentée ce mardi par quatre syndicats d’étudiants, livre un constat très alarmant.

« On nous apprend à soigner, mais pas à prendre soin de nous »

Et révolutionnaire. Car pour la première fois, on s’intéresse à la souffrance de nos soignants. « On nous apprend à soigner, mais pas à prendre soin de nous », regrette Alexandre, un interne. « C’est une évolution culturelle en marche (excusez-moi pour l’expression) et qui doit se poursuivre », salue le psychiatre Patrick Hardy. « Il faut sortir du tabou du médecin invincible qui n’a pas le droit de se plaindre », renchérit Alban, un généraliste.

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66 % des jeunes médecins souffrent d’anxiété

L’importante participation à ce questionnaire, notamment relayé sur les réseaux sociaux, prouve qu’il y a une vraie préoccupation dans cette profession. Autour de 22.000 jeunes et futurs médecins - étudiants en médecine depuis la 2e année jusqu’aux chefs de clinique et assistants- ont participé à l’enquête. Et les chiffres parlent d’eux-mêmes : 66 % d’entre eux souffrent d’anxiété, quand le chiffre s’élève à 26 % dans la population française.

Presque 28 % de ces soignants ont traversé un épisode de dépression (contre 10 % de la population globale) et enfin 23,7 % ont déjà eu des idées suicidaires tandis que 3,4 % d’entre eux ont déjà fait une tentative… D’où le slogan choc de l’étude : « Gardons en vie les médecins que nous formons ».

Comment expliquer ce malaise ?

Horaires à rallonge, études très élitistes, confrontation à la douleur, parfois à la violence des patients, pression quotidienne… Les motifs de souffrance psychologique ne manquent pas pour ces jeunes médecins qui passent du jour au lendemain des bancs de la fac aux chambres d’hôpitaux. Et de statut d’élève à manager d’équipe.

L’étude liste également des facteurs protecteurs et des facteurs à risques. Ainsi, le manque de soutien des supérieurs, la fatigue et les violences psychologiques multiplient les chances de développer des troubles mentaux.

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Plus globalement, ces syndicats estiment que la souffrance des soignants s’est accrue ces dernières années. « Les jeunes médecins vont moins bien qu’avant et ça se sait, assure Ludivine Nohales, de l’Inter Syndicat Nationale des Chefs de Clinique et Assistants. Pour quantité de raisons… Mais notamment la perte de prestige du médecin, le passage d’une relation paternaliste à un modèle autonomiste, la logique entrepreneuriale des hôpitaux, des difficultés dans le vécu des soins… »

Mais ce stress est aussi amplifié par le manque de soutien. « Souvent, on reçoit des témoignages d’étudiants qui ont l’impression d’être les seuls à souffrir, à ne pas y arriver, souligne Leslie Grichy, vice-présidente de L’InterSyndicat National des Internes. D’où l’importance de montrer que les médecins sont une population à risques ! »

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Quels traitements ?

Au-delà de ce diagnostic inquiétant, les quatre syndicats proposent quantité de mesures pour y remédier. D’abord, la formation. A la fois en management et en prévention des risques psychosociaux, sous-estimés dans cette profession. Mais aussi l’aménagement de temps d’échange entre pairs pour protéger contre ces risques de dépression et de burn-out.

Comme souvent, un volet prévention vient compléter ces préconisations. Avec une piste simple : le respect de la législation… « Environ 45 % des médecins interrogés soulignent que le repos de sécurité entre deux shifts n’est pas respecté, interpelle Clément Le Roux, de l’Association Nationale des Etudiants en Médecine de France. De même, 65 % des médecins enceintes n’ont pas vu leur planning réaménagé. Il va falloir de vraies sanctions auprès des services qui ne respectent pas la loi. »

Enfin, 45 % des futurs médecins n’ont jamais rencontré un médecin du travail. Une bonne façon pourtant de repérer à temps un stress disproportionné. D’où le souhait que les étudiants soient obligés à passer une visite d’aptitude au moins à chaque changement de cycle (externe, interne, assistant). D’autant qu’« en tant que professionnel de santé, on a tendance à pratiquer l’automédication, donc on se sous-évalue », avoue Maxence Pithon, de l’Isnar-Img.

Le rapport s’intéresse aussi à la prise en charge, car parfois il y a urgence ! Notamment en recensant les nombreux sites internet, numéros verts, consultations gratuites à proposer à ces étudiants en grande souffrance et en les labellisant pour les faire connaître. Et quand il y a besoin, en aménageant les plannings des étudiants proches du burn-out.

Enfin, ces syndicats espèrent avec cette étude inédite lancer une veille sur ce problème de taille. « C’est une première enquête, mais il en faut d’autres notamment sur des thèmes précis comme les suicides, les violences… », espère Ludivine Nohales. Le document a également été envoyé à la nouvelle ministre de la Santé, Agnès Buzyn dans l’espoir de lancer une réflexion sur un plan santé mentale pour les soignants. « Le tabou est levé, il faut maintenant que cela réagisse. La médecine ne sera plus jamais comme avant », assure un médecin de  Association d’aide aux professionnels de santé et médecins libéraux