Espace: Ils vont passer deux mois au lit pour une étude sur les effets de l'apesanteur

ESPACE L’Institut de médecine et de physiologie spatiales de Toulouse cherche des volontaires qui devront passer deux mois entièrement alités pour mesurer les effets de l’impesanteur sur le corps…

Anissa Boumediene

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Soixante jours durant, les volontaires de l'étude ne pourront pas poser le pied par terre.

Soixante jours durant, les volontaires de l'étude ne pourront pas poser le pied par terre. — © CNES/Emmanuelle MARTIN, 2017

Quand le réveil sonne le matin (et qu’on a envie de le fracasser), on est nombreux à se dire que ça pourrait être bien sympa d’être (grassement) payés pour rester au lit. Et si on vous donnait 16.000 euros rien que pour ça, ça vous dirait ? Oui ? Eh bien c’est possible. Mais en pratique, c’est quand même un peu plus compliqué que ça. A Toulouse, l’Institut de médecine et de physiologie spatiales (Medes) recherche des volontaires* pour lancer la deuxième phase de son étude clinique portant sur la simulation de l’apesanteur. Pour cela, les volontaires devront passer deux mois alités. Pour les chercheurs, l’objectif de cette étude « Cocktail » est de « tester dans des conditions similaires aux vols habités dans l’espace une méthode de prévention destinée à atténuer les effets indésirables de l’impesanteur [ou apesanteur] sur le corps humain et préparer les astronautes à leur retour sur Terre ». Alors, tenté ?

Deux mois sans poser le pied par terre

« L’idée avec cette étude, c’est de reproduire l’impesanteur de la Station spatiale internationale (ISS) », explique le Dr Arnaud Beck, médecin coordinateur de l’étude. Pour cela, les volontaires consacreront trois mois entiers à cette étude, qui se déroule en trois phases. « Durant les deux premières semaines, nos équipes scientifiques font toute une série d’examens et de mesures sur les volontaires. S’ensuit une période de 60 jours durant laquelle ils doivent rester totalement alités, la tête légèrement inclinée vers le bas, à moins 6 degrés », précise le médecin.

Pour recréer les effets de l'impesanteur, les volontaires doivent rester allongés avec une inclinaison de moins 6 degrés.
Pour recréer les effets de l'impesanteur, les volontaires doivent rester allongés avec une inclinaison de moins 6 degrés. - © CNES/Emmanuelle MARTIN, 2017

Enfin, les deux dernières semaines sont consacrées à « la réhabilitation et la récupération physique et à de nouvelles mesures pour étudier les effets de l’alitement prolongé ».

Ainsi, les volontaires doivent passer soixante jours complets durant lesquels ils ne posent pas le pied par terre. Forcément, cela pose un certain nombre de questions… d’ordre logistique. Comment faire pour manger, se laver et surtout (!), aller aux toilettes quand on a l’obligation de rester en position allongée ? A-t-on droit à des microdérogations le temps d’aller faire sa petite affaire ? A tout cela, une seule et même réponse s’applique : il est impossible de se lever. « Les volontaires doivent absolument rester en permanence allongés, insiste le docteur Beck. Donc ils mangent allongés, se lavent allongés et vont aux toilettes allongés ». En pratique, c’est quand même loin d’être simple. « La règle du jeu, c’est de garder au moins une épaule au contact du lit ou du brancard », concède le médecin coordinateur.

Même pour manger (ou se doucher, ou aller aux toilettes), les volontaires doivent rester allongés.
Même pour manger (ou se doucher, ou aller aux toilettes), les volontaires doivent rester allongés. - © CNES/Emmanuelle MARTIN, 2017

En pratique, les choses se passent avec plus de souplesse dans l’espace pour Thomas Pesquet et ses camarades, à bord de l’ISS.

Mesurer et contrer les effets de l’impesanteur sur le corps

Mais tous ces durs efforts sont fournis dans l’intérêt de la science. A terme, « cette étude permettra de recueillir trois grandes familles de données sur les effets de l’impesanteur sur l’organisme », indique le Dr Arnaud Beck. Car en apesanteur, tout est différent.

Et après deux mois ou plus passés dans l’ISS ou alités quasiment sans bouger, le corps subit forcément des modifications. « Dans ces conditions spécifiques, le système cardio-vasculaire est impacté, il n’est plus capable de fournir le même effort qu’avant le départ ou avant l’alitement, expose-t-il. De même, on observe chez les astronautes et les volontaires alités une tendance à l’hypotension orthostatique : c’est-à-dire une chute de tension et des vertiges. On note également une diminution de la masse musculaire inférieure et paravertébrale ». En clair : des jambes en coton et les muscles dorsaux et de gainage qui ont fondu. « Donc lorsqu’ils essaient de se mettre debout, leur position statique est modifiée, ils sont plus cambrés, le dos en avant », pour compenser le fait que leurs jambes ont désormais du mal à les porter. En attestent les images d’astronautes de retour sur Terre, qui ne tiennent pas debout.

Liu Yang, première astronaute chinoise dans l'espace, 29 juin 2012, illustration.
Liu Yang, première astronaute chinoise dans l'espace, 29 juin 2012, illustration. - JIANMIN/CHINE NOUVELLE/SIPA

Mais l’éventail des effets de l’apesanteur sur le corps est très large : « il y a aussi des effets sur la masse osseuse, qui diminue, une baisse des défenses immunitaires, ainsi que des retentissements sur le métabolisme ou encore le sommeil », détaille le Dr Beck. Et dans l’espace, l’entraînement physique auxquels sont soumis les astronautes ne permet pas d’éviter ces effets-là.

Face à ça, les équipes scientifiques qui mènent cette étude ont un double objectif : mesurer les effets de l’apesanteur sur le corps mais également « développer et étudier des contre-mesures à tous ces retentissements », ajoute Arnaud Beck. C’est pourquoi, au menu des repas, un cocktail de gélules est administré aux volontaires. « La moitié d’entre eux ne prend rien et l’autre moitié prend un cocktail de gélules, d’où le nom de l’étude, censé contrer les retentissements de l’impesanteur », annonce le Dr Beck. Il s’agit d’un « complément alimentaire antioxydant et anti-inflammatoire, que les volontaires prennent plusieurs fois par jour sous forme de gélules », raconte le médecin.

Pour contrer les effets de l'impesanteur sur le corps, les volontaires prennent un cocktail de compléments alimentaires.
Pour contrer les effets de l'impesanteur sur le corps, les volontaires prennent un cocktail de compléments alimentaires. - © CNES/Emmanuelle MARTIN, 2017

Pour l’heure, une première équipe d’une dizaine d’hommes a déjà expérimenté la phase d’alitement. « Les premiers se sont levés hier pour la première fois depuis deux mois », dévoile Arnaud Beck. Après deux semaines de réhabilitations et d’examens, « ils reviendront nous voir au bout d’une quinzaine de jours, puis à l’occasion d’un suivi médical régulier », continue le médecin. Tout comme les premiers volontaires, ceux qui postuleront au deuxième essai devront répondre à des critères de sélection très stricts. Le Medes recrute des hommes âgés de 20 à 45 ans, en parfaite santé, non-fumeurs, qui ont un indice de masse corporelle (IMC) entre 22 et 27 et qui pratiquent une activité physique très régulière

* Pour ceux qui souhaitent se lancer dans cette aventure spatiale alitée, c’est par ici.