Troubles du sommeil: Une nuit dans un centre spécialisé pour trouver l'origine du mal

REPORTAGE Au Centre du sommeil et de la vigilance de l’Hôtel-Dieu, plus de 2.000 patients viennent chaque année subir des tests permettant de trouver la cause et le traitement à leurs troubles du sommeil…

Anissa Boumediene

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Micheline, technicienne de nuit au Centre du sommeil et de la vigilance de l'Hôtel-Dieu (AP-HP), pose une vingtaine d'électrodes sur Thierry, dont le sommeil sera enregistré cette nuit.

Micheline, technicienne de nuit au Centre du sommeil et de la vigilance de l'Hôtel-Dieu (AP-HP), pose une vingtaine d'électrodes sur Thierry, dont le sommeil sera enregistré cette nuit. — A.Boumediene / 20 Minutes

La grande grille de l’entrée est fermée. Sur le parvis de Notre-Dame, à quelques mètres de la cathédrale, c’est par une petite porte bleue que l’on pénètre l’Hôtel-Dieu (AP-HP). Direction le Centre du sommeil et de la vigilance au 4e étage. Il est 20h30. Sans un bruit, les trois patients de ce soir, Philippe, Sylvain et Thierry, suivent Micheline, la technicienne de nuit qui s’occupera d’eux durant les douze prochaines heures. Dans ce centre de référence, hommes, femmes et enfants viennent passer des tests permettant de poser un diagnostic sur leurs troubles du sommeil. « 20 % de la population générale se plaint d’insomnie », indique le Pr Damien Léger, responsable du Centre. «  Apnée du sommeil, douleurs chroniques, asthme, sensibilité au bruit, travail en horaires décalés ou encore dépression et anxiété… Il y a une infinité de causes possibles à ces troubles du sommeil », confie-t-il. A l’occasion ce vendredi de la Journée du sommeil, 20 Minutes est allé y passer une nuit.

Un sommeil pas réparateur

L’endroit est calme. Et pour cause, il est désert. Tranquillement, Philippe s’installe dans sa chambre spacieuse et haute de plafond aux murs vert pastel et blancs, l’une des quatre que compte le Centre. Il y restera jusqu’au lendemain après-midi. Habitué des lieux, ce fonctionnaire, diagnostiqué apnéique du sommeil il y a une dizaine d’années, y vient deux à trois fois par an pour suivre l’évolution de son trouble. Pour soigner sa maladie, il devrait porter un masque relié à une machine chargée de lui fournir l’oxygène qui vient à lui manquer lors de ses crises. « Mais je ne la supporte pas, c’est contraignant et bruyant, confie-t-il. Donc je ne porte qu’une orthèse, une gouttière censée m’empêcher de ronfler et m’aider à bien respirer ».

A côté, toutes lumières allumées dans sa chambre, Sylvain s’est allongé sur son lit, avant de rapidement tomber KO. Ce jardinier de 36 ans, qui vient au Centre du sommeil pour la première fois, n’a aucun problème pour s’endormir. Au contraire, il peut même facilement dormir douze heures d’une traite et avoir envie d’une petite sieste. Car faire le tour du cadran ne le repose pas. « Depuis deux trois ans, je dors beaucoup mais je ne me sens jamais reposé, explique-t-il. Du coup, quand je rentre du travail le soir, je fais une sieste avant de dîner et d’aller me coucher pour de bon ». Epuisé, Sylvain a hâte de connaître la cause de sa fatigue. « J’ai du mal à rester concentré la journée et je suis trop fatigué pour prendre un bouquin ou regarder un film jusqu’au bout », regrette-t-il.

Dormir douze heures, Thierry ne sait pas ce que c’est. « Je suis un petit dormeur de nature, insomniaque depuis des années, voire depuis l’enfance », explique le militaire de 53 ans, qui ne parvient pas à dormir plus de 3 heures par nuit. « Nous voyons beaucoup d’insomniaques de longue date, confirme le Pr Léger. Des patients qui ont tout essayé pour dormir », sans succès. « Poussé par [s] on épouse », Thierry a consulté pour la première fois il y a une vingtaine d’années et depuis, il a tenté toutes sortes de traitements. « Acupuncture, sophrologie, hypnose, yoga, somnifères de cheval : j’ai tout testé mais rien n’y fait », désespère-t-il. Résultat : après plusieurs années à ce régime, Thierry a accumulé une dette de sommeil qui pèse désormais sur sa santé. Problèmes de mémoire, AVC il y a deux ans, syndrome des jambes sans repos, sensation de brûlures nocturnes dans les pieds, incapacité à faire du sport, troubles de la concentration… L’ancien sportif ne compte plus les répercussions de son insomnie sur son quotidien. Basé à Paris depuis quelques mois, ses deux heures de transport par jour l’« achèvent ». « Depuis, je souffre aussi d’hypertension, de vertiges et de nausées ».

« Si besoin, vous pouvez aller aux toilettes durant la nuit »

Les trois patients de ce soir sont tous là pour passer une polysomnographie. « Cela permet d’apporter beaucoup de réponses, explique le Pr Damien Léger. On enregistre la respiration, le rythme cardiaque ou encore l’activité musculaire des membres durant la nuit, détaille-t-il. On recueille ainsi des informations sur la qualité du sommeil du patient, s’il est récupérateur ou non, la proportion de sommeil lent profond et de sommeil paradoxal ». Et le médecin est catégorique : « en dessous de 6 heures de sommeil par nuit, cela engendre des problèmes ».

L’un après l’autre, chaque patient passe dans une petite salle pour se faire poser les électrodes, qui permettront d’enregistrer les données sur leur sommeil : quatorze sur le visage, crâne et menton, deux sur le torse et deux sur les jambes.

Micheline, technicienne de nuit au Centre du sommeil et de la vigilance de l'Hôtel-Dieu (AP-HP), pose une vingtaine d'électrodes sur Thierry, dont le sommeil sera enregistré cette nuit.
Micheline, technicienne de nuit au Centre du sommeil et de la vigilance de l'Hôtel-Dieu (AP-HP), pose une vingtaine d'électrodes sur Thierry, dont le sommeil sera enregistré cette nuit. - A.Boumediene / 20 Minutes

De quoi avoir le temps de papoter un peu, et découvrir grâce à Micheline une vidéo en slow motion avec un chat et une panthère noire. « Si besoin, vous pouvez aller aux toilettes durant la nuit, précise-t-elle. Désormais, les électrodes sont branchées sur un boîtier Bluetooth, mais avant, il fallait qu’on débranche les patients à chaque pause pipi ». Il n’y a pas à dire, la technologie a parfois du bon. « Quand j’ai commencé à travailler ici, il a près de 25 ans, il n’y avait pas d’ordinateur, tout sortait sur de larges bandes de papiers », se souvient-elle.

A 23h30, tout le monde est branché. Extinction des feux. « Mais ça va, ça ne fait pas trop hôpital, juge Thierry. Le lit est grand et confortable ».

Dans les chambres du Centre du sommeil et de la vigilance de l'Hôtel-Dieu (AP-HP), à part la caméra infra-rouge, la déco
Dans les chambres du Centre du sommeil et de la vigilance de l'Hôtel-Dieu (AP-HP), à part la caméra infra-rouge, la déco - A.Boumediene / 20 Minutes

En plus d’être branchés de partout, Thierry, Philippe et Sylvain seront filmés par caméra infrarouge durant leur sommeil. De quoi permettre aux médecins qui analyseront les enregistrements de voir s’ils bougent.

Au Centre du sommeil et de la vigilance de l'Hôtel-Dieu (AP-HP), chaque chambre est équipée d'une caméra infra-rouge qui filme les patients dans leur sommeil.
Au Centre du sommeil et de la vigilance de l'Hôtel-Dieu (AP-HP), chaque chambre est équipée d'une caméra infra-rouge qui filme les patients dans leur sommeil. - A.Boumediene / 20 Minutes

Parmi les patients qui viennent ici, « il y a beaucoup d’apnées du sommeil, mais aussi des somnambules, des terreurs nocturnes, et aussi des cas d’hypersomnie, de narcolepsie, même avec des enfants, énumère Micheline. On a aussi des cas de décalages de phases, avec des ados épuisés parce qu’ils se couchent trop tard ou des actifs perturbés par les trois huit ».

Résultats connus dans trois semaines

A 2h45, tout le monde dort, sauf Micheline, qui scrute les écrans qui retranscrivent les enregistrements de chaque patient. Elle pense que « Sylvain souffre sûrement d’apnées du sommeil. Il fait de belles crises d’apnée là ! »

Au cœur de la nuit, alors que tous les patients sont endormis, Micheline, la technicienne de nuit, contrôle les enregistrements du sommeil de chaque patient.
Au cœur de la nuit, alors que tous les patients sont endormis, Micheline, la technicienne de nuit, contrôle les enregistrements du sommeil de chaque patient. - A.Boumediene / 20 Minutes

A six heures et demie, Micheline réveille Sylvain après une petite nuit de sept heures. Face à son plateau de petit-déjeuner, les yeux rougis par le manque de sommeil, Sylvain est enfin débarrassé de toutes ses électrodes. Fin prêt à partir, il le sait déjà, « en rentrant, je vais m’accorder un peu de rab en me recouchant ! »

Après sa petite nuit au Centre du sommeil, Sylvain rentre chez lui refaire une petite sieste, il n'aura ses résultats que dans trois semaines.
Après sa petite nuit au Centre du sommeil, Sylvain rentre chez lui refaire une petite sieste, il n'aura ses résultats que dans trois semaines. - A.Boumediene / 20 Minutes

Peu avant 8 heures, à quelques minutes de la fin de sa garde, Micheline accomplit les dernières formalités administratives.

Quelques minutes avant la fin de sa garde, Micheline accomplit les dernières formalités et laisse les commandes à sa collègue, qui prendra le relais pour la journée.
Quelques minutes avant la fin de sa garde, Micheline accomplit les dernières formalités et laisse les commandes à sa collègue, qui prendra le relais pour la journée. - A.Boumediene / 20 Minutes

Quelques minutes plus tôt, Claire, la technicienne de jour, est venue prendre la relève. C’est elle qui s’occupera de Philippe et Thierry, qui doivent rester jusqu’en milieu d’après-midi, pour subir une série de tests diurnes.

Après sa nuit relié à une vingtaine d'électrodes, Philippe va devoir s'armer de patience et les garder encore quelques heures, le temps de subir des tests diurnes.
Après sa nuit relié à une vingtaine d'électrodes, Philippe va devoir s'armer de patience et les garder encore quelques heures, le temps de subir des tests diurnes. - A.Boumediene / 20 Minutes

« Ce sont des tests d’éveil, explique Micheline, pour voir s’ils ont des somnolences durant la journée ». Mais les trois hommes n’auront leurs résultats définitifs que dans trois semaines, une fois que les professeurs du Centre du sommeil se seront réunis en formation collégiale pour analyser chaque cas et poser leur diagnostic. « Outre les enregistrements, nous analysons aussi les éventuelles prises de sang, radios et scanner des patients, ajoute le Pr Léger. Puis, en fonction de la cause des troubles du sommeil, on détermine la marche à suivre ».

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