Un décret accroît la transparence sur les liens entre médecins et industrie pharmaceutique, mais est-ce suffisant?

SCANDALE Pour éviter les collusions, un site répertorie les avantages et à partir d'avril les conventions entre soignants et laboratoires, un progrès, certes, mais insuffisant...

Oihana Gabriel

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Un site répertorie les montants versés par l'industrie pharmaceutique aux médecins. A partir d'avril, tous les montants versés pour des conventions seront également rendus publics.

Un site répertorie les montants versés par l'industrie pharmaceutique aux médecins. A partir d'avril, tous les montants versés pour des conventions seront également rendus publics. — Pixabay

Plus de 244 millions d’euros. C'est le montant dépensé par l’industrie pharmaceutique en cadeaux aux médecins entre janvier 2012 et juin 2014. Un chiffre sans doute approximatif, révélé par l’association Regards Citoyens. Mais qui donne une petite idée des sommes faramineuses dépensées par l’industrie pharmaceutique et des possibles conflits d’intérêts entre praticiens et laboratoires.

Elargir la transparence aux conventions

Un décret paru vendredi dernier vise à améliorer la transparence sur ces liens sonnants et trébuchants entre soignants et industrie pharmaceutique. « Jusqu’ici les médecins avaient l’obligation de signaler tout cadeau ou avantage à partir de 10 euros », précise Jérôme Marty, généraliste et président de l’association Union française pour une médecine libre (UFML). D’ici au 1er avril 2017, les professionnels de santé devront rendre publics les montants des conventions signées entre les acteurs de santé et les entreprises de produits de santé.

Où trouver ces informations ? Sur ce site, nommé Base Transparence Santé, mis en place en juin 2014, qui répertorie déjà tous les cadeaux et dévoilera donc les montants des conventions. En clair, « toute participation à un congrès ou une formation, activité de recherche ou des essais cliniques sur un produit de santé » sponsorisés par des laboratoires pharmaceutiques. Car si aujourd’hui, il existe bien un onglet « conventions », toute recherche révèle le nom des participants… sans mentionner aucun montant.

Lutter contre les conflits d’intérêts

Un pas de plus pour recenser les liens d’intérêts entre les acteurs du système de santé - professionnels de santé, mais aussi associations d’usagers, établissements hospitaliers, organismes de conseil et médias - et les entreprises qui fabriquent ou commercialisent des produits de santé (laboratoires pharmaceutiques, fabricants de dispositifs médicaux, entreprises de cosmétiques).

« On cherche à éviter une influence des laboratoires sur le soin », résume Jérôme Marty. Ce décret vient seulement compléter une décision prise après le scandale sanitaire du Mediator, qui avait mis en lumière les conflits d’intérêts entre des membres des autorités de santé et l’industrie pharmaceutique.

Les contrats exclus

Mais l’avancée se révèle bien trop maigre pour Jérôme Marty, président de l’UFML. « Le décret ne change rien au point important, à savoir les contrats. En effet, toute rémunération dans le cadre d’un contrat de travail ne sera pas rendue publique. Selon Regards citoyens, 235.455 contrats ont été signés entre janvier 2012 et juin 2014. « C’est là qu’est le problème: des médecins qui travaillent à mi-temps par exemple pour un laboratoire, reprend le généraliste. Jérôme Cahuzac ne serait par exemple pas inquiété ! ». En effet, ce dernier était grassement rémunéré comme consultant pour l’industrie pharmaceutique juste après son départ du cabinet du ministre de la Santé.

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« On ne va pas jusqu’au bout »

Autre problème de taille que ce site ne résout pas : les lobbys. « Le problème ne vient pas du stylo ou du repas offert à un médecin mais des lobbyistes dans les couloirs de l’Assemblée et de Bruxelles !, tempête le médecin. La transparence, on est pour, mais alors on l’impose à tous : politiques, syndicats, lobbyistes… Pour le moment, on ne va pas jusqu’au bout. » Et le généraliste de conclure : « Je ne crois pas qu’un médecin change sa pratique pour un magret de canard… »

Eviter les liens

Surtout, connaître les liens entre soignants et industrie pharmaceutique est sans doute nécessaire, mais pour certains, est totalement insuffisant pour éviter d’autres scandales sanitaires.

« Ce qui va empêcher les catastrophes sanitaires, ce n’est pas de savoir que les décideurs ont été payés par les laboratoires, c’est qu’il n’y ait pas de liens entre eux », tranche ainsi Dr Philippe Foucras, fondateur du Formindep (pour une formation et une information médicales indépendantes de tout autre intérêt que celui de la santé des personnes), dans les colonnes du Figaro.

Sur le site Base transparence Santé, le ministère précise : « Lien d’intérêts ne signifie pas conflit d’intérêts. Pour développer leurs produits, les entreprises sont amenées à nouer des relations avec des experts, des journalistes et des acteurs publics. Il faut bien entendu conserver et développer cette complémentarité, qui fait avancer la science et permet le progrès thérapeutique. »