Cancer: Comment la BD aide à traverser la maladie (et à en rire)

ART-THERAPIE Deux dessinatrices présentent leurs BD sur la maladie lors de la conférence « Dessine-moi un cancer », organisée ce jeudi à l’Institut Curie…

Oihana Gabriel

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Capture d'un des dessins de Lili Sohn de son blog Ciao Günther, où elle raconte au jour le jour son cancer du sein. et la dessinatrice de commenter: Un bon mélange de dédramatisation, d'autodérision et d'humour autour de cette période où je n'avais plus qu'un sein».

Capture d'un des dessins de Lili Sohn de son blog Ciao Günther, où elle raconte au jour le jour son cancer du sein. et la dessinatrice de commenter: Un bon mélange de dédramatisation, d'autodérision et d'humour autour de cette période où je n'avais plus qu'un sein». — Lili Sohn

L’une a apprivoisé Günther, le cancer du sein, qui l’a frappée à 29 ans. L’autre fait vivre son lymphome, diagnostiqué alors qu’elle avait 19 ans, sous les traits de Jean-Pierre, petit crabe orange. Lili Sohn et Alice Baguet ont transformé leur expérience de la maladie en BD cocasses. Les deux jeunes femmes viennent échanger avec le public ce jeudi lors de la conférence « Dessine moi un cancer » à l’Institut Curie et passer un message fort : oui, on peut bien vivre un cancer et en rire.

« On a déjà un truc grave à gérer alors le mieux, c’est d’en rire »

« Je n’ai pas choisi de vivre cette aventure, alors au moins je décide de la façon de la traverser », raconte Lili Sohn, qui a sorti le troisième tome de La Guerre des tétons en octobre. « On a déjà un truc grave à gérer alors le mieux, c’est d’en rire », renchérit Alice Baguet, qui a sorti L’année du crabe en mai 2015 et qui prépare le deuxième tome pour fin 2017. Avec talent, elles transforment la peur en rire tout en racontant les traitements, les réactions gênées de l’entourage, les prothèses mammaires et « les cheveux qui repoussent et on dirait des poils de cul »…  

Dédramatiser pour elle… et pour les autres

La BD thérapie ? Si la méthode a été efficace, le but n’était pas consciemment d’aider les patients à mieux traverser la maladie. Chacune a d’abord eu l’idée de mettre en bulles son quotidien pour elle-même. Lili a très vite ouvert son blog, Ciao Gûnther et envoyait quelques nouvelles en dessins à ses amis et sa famille. « Quand j’ai annoncé mon cancer à mes amis, j’avais déjà pleuré toutes les larmes de mon corps… C’était très dur de gérer leur tristesse. Alors j’ai décidé de dessiner pour en parler une bonne fois pour toutes : moi je dédramatise, aussi pour eux. »

Mais aucun doute, croquer la vendeuse de prothèses mammaires, le papa aux réactions un poil sexistes, se transformer en Vénus de Milolo pour exorciser la perte d’un sein ont allégé cette année pas toujours facile.

Capture d'un des dessins de Lili Sohn de son blog Ciao Günther, où elle raconte au jour le jour son cancer du sein. et la dessinatrice de commenter: Un bon mélange de dédramatisation, d'autodérision et d'humour autour de cette période où je n'avais plus qu'un sein».
Capture d'un des dessins de Lili Sohn de son blog Ciao Günther, où elle raconte au jour le jour son cancer du sein. et la dessinatrice de commenter: Un bon mélange de dédramatisation, d'autodérision et d'humour autour de cette période où je n'avais plus qu'un sein». - Lili Sohn

 

« Quand j’étais à l’hôpital, cette mission m’a donné un rôle de reporter, c’était ma bouée, avoue Lili. Au départ, c’était pour que j’arrive à mieux digérer tout ça mais si ça peut servir à d’autres, c’est génial. » Car sa description légère et sincère du monde médical informe bien des patients.

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« C’est bizarre de se retrouver dans la vie intime d’inconnus »

Pour Alice, le cheminement a été tout autre. « Je n’ai pas eu l’impression d’exorciser ou de faire une thérapie en travaillant sur cette BD parce que, de mon point de vue, je l’avais bien vécu et je n’avais aucune séquelle psychologique. Mais c’est au moment de la publication que je me suis rendu compte que j’avais un poids en moins. Je m’étais séparée de cette nana qui n’était qu’une ancienne malade du cancer. Au bout de dix ans, je n’attends plus la récidive. »

Pour Alice aussi, partager avec d’autres son vécu a été une expérience enrichissante. « Il y a tellement de gens qui sont demandeurs d’informations, de vécu. Je ne m’attendais pas à autant d’émotions lors des dédicaces par exemple. C’est bizarre de se retrouver dans la vie intime d’inconnus, juste parce qu’on a en commun une maladie. Certains me racontent la chimiothérapie de leur fille, d’autres qu’ils ont perdu leur mère d’un cancer. Quand j’ai balancé mon vécu sur le papier, c’était une démarche égoïste. Mais sans le faire exprès, ça fait du bien à beaucoup de gens, des malades, d’anciens patients et leurs proches. » Car les deux auteures reconnaissent que même si chaque patient vit sa maladie différemment, « au final pleins de détails se retrouvent dans beaucoup de maladies et pas seulement le cancer », reprend Alice.

« Finalement, ce n’est pas si grave »

Peut-on rire du cancer ? Evidemment, pour ces deux dessinatrices. Et au vu de leur succès, le public semble en demande de cette attitude positive. « Ce n’est pas en le racontant que c’est devenu drôle, je l’ai vécu avec des paillettes, tranche Lili. Mon but, c’est que les gens se disent, finalement, ce n’est pas si grave. Même si ça n’a pas toujours été une partie de plaisir. » Car les gros mots comme hormonothérapie et monoboob font bien moins peur sous la plume de Lili. Un objectif partagé par Alice.

« Mon cancer du sang, je l’ai vécu comme une grosse grippe. On m’a dit dès le début que j’allais guérir et j’ai repris une vie normale après. D’autant que j’avais 19 ans, pas de boulot à mettre entre parenthèses, pas d’enfants dont il aurait fallu s’occuper. » Et une famille très présente.

Dessin paru dans la bd L'année du crabe.
Dessin paru dans la bd L'année du crabe. - Alice Baguet

 

Mais Alice à la différence de Lili a pris le temps avant de mettre en dessins son année de maladie. « Pendant les traitements, on réfléchissait en famille à comment raconter un truc merdique ou marrant en dessins. Mais en tout je n’ai créé qu’une dizaine de vignettes. C’est sept ans plus tard que ces premières esquisses ont servi de base pour mon histoire. »

Et les réactions du public ne sont pas toujours celles qu’elles attendent. « Dire que c’est possible de vivre bien son cancer, ça peut être vécu comme une agression pour certains. Parfois, le regard triste et l’ambiance de drame sont justifiés quand on évoque cette maladie, parfois non. Mais peu de gens le disent… et tout le monde n’est pas prêt à l’entendre. »

* Elles seront les invitées de la conférence Dessine moi un cancer avec Benoît Desprez, auteur de « Chauve (s) » et le dessinateur Pozla, jeudi 15 décembre, à 18h à l’amphithéâtre Burg de l’Institut Curie 12, rue Lhomond, 75005 Paris.