ADN: La mise en garde des découvreuses d'un outil de modification du génome

RECHERCHE Deux chercheuses dont une Française seront primées ce jeudi pour la création d’une technique de modification du génome. Mais elles recommandent d’avancer « pas à pas »…

20 Minutes avec AFP

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La Française Emmanuelle Charpentier (à gauche) et l'américaine Jennifer Doudna, le 21 octobre 2015.

La Française Emmanuelle Charpentier (à gauche) et l'américaine Jennifer Doudna, le 21 octobre 2015. — AFP

Pour leur découverte, elles doivent recevoir ce jeudi le prix L’Oréal-Unesco pour les femmes et la science. Mais les chercheuses Emmanuelle Charpentier - la Française - et Jennifer Doudna - l’Américaine - préfèrent modérer l’excitation qui peut accompagner leur technologie. Il faut dire qu’il s’agit ni plus ni moins de modifier le génome, le code qui définit nos cellules. Un outil à double tranchant.

« Ciseaux génétiques »

La microbiologiste française, installée à Berlin, et la biochimiste américaine ont trouvé en 2011-2012 une technique baptisée CRISPR-Cas9, capable d’éliminer et d’ajouter des fractions de matériel génétique avec une extrême précision. Un peu comme un logiciel de traitement de texte permet d’éditer ou de corriger le contenu d’un document. Simples d’usage, efficaces et peu coûteux, ces « ciseaux génétiques » soulèvent beaucoup d’espoir notamment pour le traitement de certaines maladies. Mais aussi des interrogations. On pourrait en effet céder à la tentation de fabriquer des bébés sur mesure, en sélectionnant leurs caractères physiques ou intellectuels - couleur des yeux, QI élevé…

En octobre, le Comité international de bioéthique de l’Unesco a ainsi appelé à un moratoire sur les techniques d’édition de l’ADN des cellules reproductrices humaines afin d’éviter une modification « contraire à l’éthique » des caractères héréditaires des individus, qui pourrait faire resurgir l’eugénisme.

« Risque de surexcitation »

« Comme pour toute technologie, il peut y avoir un voyou » qui cherche à s’en servir, convient Jennifer Doudna, professeur à l’université de Californie à Berkeley. « Mais il y a également un risque de surexcitation autour de cet outil, qui pourrait conduire des gens, même bien intentionnés, à pratiquer des expériences susceptibles d’avoir des effets inattendus », avertit-elle.

L’annonce faite il y a un an que cet outil avait été utilisé par une équipe chinoise sur des cellules d’embryons humains a suscité l’inquiétude de certains experts. Début février, le Royaume-Uni a lui aussi autorisé le recours à CRISPR-Cas9 sur des embryons humains pour des recherches autour de la prévention des fausses couches. « En tant que scientifique, je pense que c’est probablement une bonne chose (…) car c’est à des fins de recherche, estime le Pr Doudna. Mais je ne soutiens absolument pas l’usage clinique qui pourrait être fait de cet outil sur l’embryon humain, par exemple pour créer une personne. »

Un outil « très puissant »

« Avant que l’on puisse utiliser un jour CRISPR-Cas9 pour fabriquer des bébés à la carte, il y a encore pas mal de travail à faire », relève pour sa part la Française Emmanuelle Charpentier, interrogée séparément par l’AFP.

Plus globalement, la chercheuse se déclare « réservée » concernant la manipulation des embryons et des cellules reproductrices humaines. « J’ai besoin d’en voir plus » pour être « convaincue de l’utilité de ce genre de recherche ».

D’une manière générale, elle souligne que l’outil CRISPR-Cas9 est « très puissant » mais qu’il doit encore être « testé » en laboratoire pour ses diverses applications. « Mon sentiment est que tout va très vite. Je pense qu’il faut procéder pas à pas », prévient la biologiste. Les pays doivent « adapter » et préciser leurs réglementations par rapport à ce nouvel outil, ajoute-t-elle.