Cœur Carmat: «Ce cœur artificiel est encore à un stade de maturation»

INTERVIEW Le cardiologue Gilles Dreyfus revient sur le décès d’un deuxième patient porteur d’un cœur Carmat...

Propos recueillis par Nicolas Beunaiche

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Un coeur artificiel développé par l'entreprise française Carmat présenté à l'hôpital Georges Pompidou de Paris le 21 décembre 2013

Un coeur artificiel développé par l'entreprise française Carmat présenté à l'hôpital Georges Pompidou de Paris le 21 décembre 2013 — Kenzo Tribouillard AFP

Il est le coauteur du livre Le cœur éternel: Promesse ou utopie?, avec Alain Deloche. Mais il est surtout un cardiologue reconnu qui a notamment travaillé avec Alain Carpentier, le père du cœur artificiel Carmat. Gilles Dreyfus, qui dirige actuellement le Centre cardio-thoracique de Monaco, est bien placé pour juger des avancées de l’expérimentation du cœur artificiel, après l'annonce du décès d'un deuxième patient. Il fait le point pour 20 Minutes.

Le deuxième décès d'un porteur de cœur artificiel est-il un coup d’arrêt pour Carmat?

C’est un coup de tonnerre dans un ciel serein car ce décès était imprévisible. Il montre finalement que la technologie Carmat est plus difficile à maîtriser qu’on ne l’attendait. Mais il ne doit pas pour autant remettre en cause la recherche médicale. Historiquement, il n’y a pas de progrès sans échecs. Il est important de le rappeler et de laisser les scientifiques avancer dans le calme, parce que je crois que le cœur artificiel Carmat n’a pas été présenté dans son contexte. On en a fait la solution de l’avenir, ce qui est tout à fait prématuré.

Selon vous, les attentes autour de Carmat sont-elles trop fortes?

Le problème, c’est la place qu’on a donnée à cette technologie. Elle est évidemment innovante parce qu'elle est biologique, mais les prothèses existent en fait depuis des décennies. Le Jarvik 7 a notamment été implanté pour la première fois chez un être humain en 1982. Par ailleurs, ces quinze dernières années, 35.000 malades ont reçu dans le monde des pompes circulatoires implantables, qui permettent de vivre sept, huit, neuf ans. Seuls 15 à 20% des malades cardiaques ont finalement besoin d’un cœur total. Il ne faut pas surestimer le besoin. Enfin, je crois qu’il est nécessaire de rappeler que le cœur Carmat est encore à un stade de maturation.

Le premier patient a vécu 74 jours, le deuxième neuf mois. Ne peut-on pas tout de même y voir un progrès?

On ne peut pas savoir s’il y a du progrès. Deux malades, c’est trop peu pour tirer des conclusions. Ce qu’on peut dire, c’est que la mort du premier patient était due à son état de santé et à la pompe, tandis que celle du deuxième patient est seulement liée à la pompe puisqu’il allait très bien. Comme après un crash d’avion, il faudra analyser la boîte noire pour comprendre ce qui s’est passé et apporter des corrections. Le cœur Carmat étant complexe, les réparations seront elles aussi complexes.