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Bertrand Luçon: «On a parlé breton en Pays nantais pendant 1.500 ans»

Entretien Linguiste de formation et musicien de métier, Bertrand Luçon vient de publier Noms de lieux bretons du pays nantais. Le résultat de onze années de travail, de recueil minutieux de tous les toponymes issus du breton présents sur ce territoire. Et son analyse est claire : si ces noms sont si nombreux, c’est qu’on a parlé breton pendant 1 500 ans en pays nantais...

Maiwenn Raynaudon-Kerzerho - Bretons

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Bertrand Luçon, Linguiste

Bertrand Luçon, Linguiste — Gwénaël Saliou - Bretons

Vous avez recueilli à peu près 4 100 noms de lieu issus du breton en Pays nantais ?

C’est le nombre de noms que je présente dans le livre, mais j’en ai identifié beaucoup plus que ça. Je donne un chiffre très prudent dans le livre qui est d’au moins
6 000 noms de lieu d’origine bretonne en Pays nantais.

Qu’est-ce que cela représente en proportion des noms de lieu ?

Je pense qu’à peu près 10 % des noms de lieu du Pays nantais sont d’origine bretonne.

C’est plus que le Pays rennais ?

Ça n’a rien à voir ! Tout dépend de ce qu’on appelle le pays de Rennes. Dans l’évêché de Rennes, qui n’est pas l’Ille-et-Vilaine, vous n’avez quasiment aucun nom de lieu breton. L’Ille-et-Vilaine est composée également des évêchés de Dol et de Saint-Malo. Dans la partie relevant de l’évêché de Saint-Malo, vous avez des noms de lieu bretons, vous en avez quelques-uns aussi dans l’évêché de Dol.

10 % de moyenne sur le Pays nantais, mais il y a des endroits où on atteint presque 85 %, comme sur la presqu’île guérandaise ?

Sur la côte de la presqu’île guérandaise, sur une ligne qui va à peu près du Pouliguen à Pénestin, là, huit noms de lieu sur dix viennent du breton.

Mais on en trouve jusqu’à l’Erdre ?

Jusqu’à l’Erdre, et même plus loin, parce qu’on trouve quelques noms, isolés ceux-là, beaucoup plus vers l’est, jusqu’à la limite de l’Anjou. On en trouve même au sud de la Loire, puisqu’on en a un certain nombre sur la côte du pays de Retz. Il y en a même un qui est perdu en Vendée.

Cela représente un tiers des communes du Pays nantais ?

La zone d’expansion du breton au Moyen Âge part de Sion-les-Mines au nord, en passant par Nort-sur-Erdre, ensuite elle redescend vers Vigneux, puis décroche vers la Loire avec Bouée, Savenay et, au sud de la Loire, le long d’une ligne Paimbœuf-Pornic.

En Pays nantais, on a donc parlé breton pendant environ 1 500 ans...

Au moins, et si on considère que le breton était l’héritier du gaulois, il faut ajouter un millier d’années...

Et des locuteurs, il en reste toujours !

Oui, environ 6 000, selon l’Office de la langue bretonne. Mais il y a une confusion. Avec mes propres témoins dans le pays de Guérande, j’ai vite appris à supprimer les mots “langue bretonne” et “breton” de mes phrases, puisque je me suis rendu compte que ça déclenchait une incompréhension.

C’est-à-dire ?

Si vous dites aux gens du pays de Guérande : “Bonjour, j’étudie les noms de lieu bretons et la langue bretonne qui était parlée ici il y a encore cinquante ans”, ils vous regardent avec des yeux exorbités, ils ne comprennent pas ce que vous voulez dire. Ils vous disent : “On n’a jamais parlé breton ici”. C’est un fait qui est totalement ignoré de la population.

Vous parlez de continent englouti, de quelque chose qui est sorti de la mémoire commune ?

Totalement sorti de la mémoire collective, très rapidement. Mais on m’a rapporté qu’à Concarneau, les gens disent la même chose maintenant, que le breton n’a jamais été parlé. Donc ça va très vite ! Il suffit même que la langue disparaisse de l’espace public pour qu’on pense qu’elle n’a jamais été parlée.
Ça va très vite, une langue disparaît, deux générations après, plus personne ne s’en souvient. Surtout si elle a été en concurrence auparavant, c’est-à-dire que les derniers locuteurs du breton étaient déjà eux-mêmes bilingues depuis une ou deux générations... Les gens disent : “Ma grand-mère ne parlait que français, je te certifie que personne n’a jamais parlé breton”. C’est sociologiquement très intéressant, il y aurait un travail à faire là-dessus. Il y a des choses vraiment incroyables. Et quand je dis aux gens : “Quand vous sortez de chez vous, vous ne voyez que des noms en “ker”, qu’est-ce que vous en pensez ?” Ils me répondent : “Ça doit être des Bretons qui ont apporté ça au 19e siècle”. Oui, mais j’ai par exemple un nom de lieu à Piriac attesté depuis le 9e siècle. Là, la réponse est : “Il devait bien y avoir quelques Bretons déjà à l’époque”.

 

Magazine Bretons n°134

 

 

 

 

 

 

 

Retrouvez la suite de cet entretien dans le magazine Bretons n°134 d'aout-septembre 2017.

 

 

 

 

 

Noms de lieux bretons du Pays Nantais, Bertrand Luçon, 510 p., 25 €

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