Mercredi soir, pendant que la plupart des cadres socialistes assistaient au meeting de François Hollande à Rouen, Pierre Moscovici est resté dans son bureau pour disséquer l’annonce de candidature de Nicolas Sarkozy. Pour 20 Minutes, le directeur de campagne de François Hollande analyse l’entrée en campagne du président et dessine la stratégie des semaines à venir.
Comment avez-vous jugé Nicolas Sarkozy, mercredi?
J’ai été frappé par la grande vacuité de ses propositions: au fond, son seul projet c’est lui-même. On attendait une entrée fracassante et il a été plutôt sans aspérité. Cela ne l’empêchera pas de faire une campagne brutale, à droite toute. Il mène une stratégie similaire à celle de George W. Bush en 2004. Sarkozy me rappelle également Valéry Giscard d’Estaing en 1981. Il a le même slogan, la même argumentation. Au final, cela traduit le même épuisement, la même absence de capacité à proposer un changement. Et de l’immodestie. Pour que les Français aient envie de garder le capitaine, encore faut-il que ceux-ci aient l’impression qu’il les a menés à bon port. Or, le capitaine a abîmé le bateau. Nos concitoyens le savent. Nicolas Sarkozy mise sur une amnésie générale, qui ne se produira pas.
Les Français peuvent comprendre qu’il a dû gérer une des plus grosses crises de l’après-guerre…
La crise ne peut pas être niée. Mais le paquet fiscal, la suppression des droits de succession, les heures supplémentaires défiscalisées… Tout cela a été décidé avant la crise. Non, la crise seule n’explique pas la situation. L’Allemagne connaît la même crise que nous, a la même monnaie que nous. Mais eux ont une balance commerciale positive de 160 milliards d’euros, nous avons 70 milliards d’euros de déficit, leur industrie est forte, la nôtre souffre. C’est bien une politique qui est en échec.
Est-on passé dans une nouvelle phase de la campagne?
Sarkozy ne peut plus s’abriter derrière les prérogatives de sa fonction, il a tombé le masque. Désormais, tout se jouera à visage découvert. Nous rappellerons son bilan, en dénonçant aussi ses mystifications. Sarkozy, le candidat du peuple? On aurait pu sourire si ce n’était un procédé aussi grossier. Tout le monde se souviendra que son quinquennat a commencé par une fête entre amis au Fouquet’s, qu’il a continué avec un bouclier fiscal et qu’il se termine par un coup de massue social avec la hausse de la TVA. Le peuple a été négligé par Nicolas Sarkozy.
Pourtant, il veut redonner sa parole au peuple en utilisant le référendum…
Il y a un référendum devant nous, le 22 avril et le 6 mai: ce sera l’élection présidentielle. Sarkozy ressort l’idée du référendum comme un «truc» politique. Il y a une volonté de passer par-dessus la démocratie parlementaire et sociale. Pour François Hollande, le référendum doit être pris au sérieux et peut seulement être envisagé sur deux grands sujets: les changements de constitution et les transferts de souveraineté à l’Europe.
Nicolas Sarkozy veut avancer une idée par jour alors que vous avez déjà tout mis sur la table. N’y a-t-il pas un risque de se faire dicter l’agenda?
Nous avons notre agenda. Ce sera projet contre projet: le nôtre, c’est le redressement dans la justice. Nous n’allons pas faire une campagne à la poursuite de Nicolas Sarkozy. S’il veut zapper tous les jours, c’est son problème. Si l’on poursuit le parallèle avec Giscard, il y a un côté «Force tranquille» [le slogan de François Mitterrand en 1981] chez François Hollande. Nous n’entrerons pas dans ce tournis permanent que voudra nous imposer le candidat sortant.
N’avez-vous pas peur de la machine de guerre UMP?
Dans une campagne, il faut respecter l’adversaire, on ne doit pas être arrogant. Mais quand je vois les meetings du Bourget et de Rouen, je n’ai pas l’impression que nous soyons en deçà en termes de professionnalisme et de mobilisation. Nous avons surtout un candidat aux nerfs d’acier, qui sait où il va. Mercredi, le match a officiellement commencé. Les Français auront le choix entre des différences de style, de méthode et de projet. De quoi faire une belle campagne. Alors non, nous n’avons pas peur, nous ne sommes pas impressionnés.