Jusqu’au jour du scrutin, 20minutes.fr interviewe tous les candidats aux primaires socialistes. Aujourd’hui, Manuel Valls, le député-maire d’Evry.
>> Retrouvez l'interview de Jean-Michel Baylet, celle de François Hollande et celle de Ségolène Royal
Dans votre dernier livre*, vous défendez l’idée du vote obligatoire. Pourquoi?
Il y a en France une profonde défiance entre le politique et le citoyen. Je suis né en Espagne, pays qui n’a connu la démocratie qu’en 1977. Je connais la valeur de la démocratie et je ne peux accepter cette crise. Le vote est un droit mais aussi un devoir. Il y a des gens qui meurent pour cela. Ma proposition ne règle pas tous les problèmes mais ça serait une manière de faire comprendre aux Français que leur parole est importante. Ce vote obligatoire sera assorti de la reconnaissance du vote blanc car la possibilité d’exprimer un non-choix doit aussi être respectée. Mais le désintérêt pour la chose publique tient aussi du fait que la France n’est pas répresentée dans toute sa diversité. Dans notre Parlement il n’y a que 17% de femmes, il n’y a aucun député issu de l’immigration maghrébine et africaine, seulement deux ou trois sont nés étrangers, dont moi….
Vous souhaitez également que les jeunes puissent voter à partir de 16 ans…
Il y a là aussi un malaise de la jeunesse qui veut s’engager. Et que l’on ne me dise pas que la jeunesse n’est pas assez mûre à cet âge puisqu’elle exerce déjà de nombreux droits et devoirs. Il en va ainsi du droit de travailler, de la possibilité de percevoir un salaire, de payer des impôts, de recourir à l’IVG ou encore d’adhérer à un syndicat ou un parti politique. L’expression lycéenne ne saurait se limiter aux pavés… Elle doit aussi s’enrichir des urnes.
Pensez-vous que les Français vont se mobiliser pour les primaires?
Je le pense. Au fur et à mesure de mes déplacements, je ressens un intérêt. Avec les débats à venir, la dramaturgie va se renforcer et l’intérêt aussi. Au final, il devrait y avoir largement plus d’un million de votants. Dépasser les deux millions? C’est possible. Mais il reste un réel travail d’information à mener. Beaucoup trop d’électeurs ne savent pas encore qu’ils peuvent venir voter . Le parti vient de commencer à le faire. Nous avons 4 semaines pour réussir les primaires.
Avez-vous peur que le premier débat télévisé de jeudi soit lénifiant?
Vous pouvez compter sur moi pour que ce soit animé. Je serai respectueux de mes amis et concurrents mais je veux savoir la position de chacun sur la façon dont on réforme les retraites, sur la dépense publique, sur la fiscalité. Dire que l’on ne va pas augmenter les impôts, c’est tromper les Français. La fusion de la CSG et de l’impôt sur le revenu, que nous prônons déjà, revient à augmenter les prélèvements obligatoires. Les citoyens sont prêts à nous entendre.
Remise en cause des 35 heures, scepticisme sur les emplois d’avenir… Peut-on dire que vous êtes le candidat qui ne croit pas au projet du PS?
J’en partage les valeurs et les objectifs. Mais son financement doit être revu. Nous l’avons basé sur une prévision de croissance de 2 à 2,5%. On est en ce moment dans un rythme d’environ 1,6%. Il ne faut plus seulement hiérarchiser mais choisir parmi les priorités. Ni les 300 000 emplois d’avenir, ni le contrat de jeunesse de François Hollande ne sont finançables. Mon rôle est d’aller jusqu’au bout, que chacun se sorte les tripes. Je veux être un agitateur d’idée, être utile à la gauche et aux Français.
Vous sentez-vous parfois isolé dans ce parti et avez-vous songer à le quitter, à l'instar de Jean-Luc Mélenchon ou Eric Besson?
Non. Les militants et les Français partagent mes idées. Si j’étais fatigué du PS, je ne serai pas candidat aux primaires pour le représenter. Je n’ai pas le droit de me lasser. Je veux redonner à la France tout ce qu’elle m’a donné. C’est la source de mon engagement.
Pourquoi prônez-vous aujourd'hui l’instauration de quotas migratoires?
Réussir l’immigration aujourd’hui, c’est réussir l’intégration de demain. Les ghettos, la ségrégation me révoltent. On peut parler d’un véritable apartheid. C’est une réalité ! Quand vous rentrez dans une classe d'un quartier populaire où il n’y a que des gamins issus de la même origine, ayant grandi dans les mêmes cités, dans les mêmes familles en difficulté, il y a un problème. Ce n’est pas ethniciser les choses que de le dire, c’est commencer déjà à les résoudre. Il faut des critères, des règles plus précises de régularisation, pas l’opacité qui règne. Avec moi, il y aura des régularisations mais aussi des reconduites à la frontière. La politique d’immigration peut être ferme si elle est digne. Ce qu’il se passe à la préfecture d’Evry est honteux. Il y a des files d’attente, pas assez de guichets, des gens qui angoissent pour leur permis de séjour. Tout cela il faut en parler et trouver des solutions. Il faut en finir avec l’injustice mais aussi avec les tabous.
Vous vous assumez dans un rôle d’ultra-pragmatique. Portez-vous un projet de société?
Je n’ai jamais été communiste ou gauchiste. L’histoire d’Espagne que me racontait mon père m’a vacciné contre les extrêmes. Tout jeune, j’étais déjà admirateur de la social-démocratie d’un Willy Brandt en Allemagne, d’un Felipe Gonzalez en Espagne ou d’un Michel Rocard en France. Mais il ne faut pas être qu’un hyper réaliste car en même temps le rôle du politique est d’indiquer une voie. Etre de gauche aujourd’hui, c’est s’indigner des injustices, pas seulement en les proclamant mais en agissant. C’est anormal que l’école reproduise les inégalités. C’est anormal qu’un ouvrier vive en moyenne 7 à 9 ans de moins qu’un cadre. Il est nécessaire de partir de la situation de l’individu. Jaurès disait: «Le socialisme c’est l’individu jusqu’au bout.»
*L’énergie du changement, l’abécédaire optimiste, de Manuel Valls. Ed. du Cherche Midi, 4,90 euros.