Jean Garrigues a publié Les scandales de la République, de Panama à Clearstream, aux Editions du Nouveau monde. Il revient pour 20minutes.fr sur les récents scandales, dont l'affaire Woerth-Bettencourt.
Que vous inspirent les différents scandales qui ont touché des membres du gouvernement, de Christian Blanc à Eric Woerth?
Cette série de scandales résulte de caractéristiques propres à la France: cumul des pouvoirs et conflits d’intérêts, qui sont des sports nationaux en France. Ce n’est pas nouveau, c’est réellement une caractéristique de la vie politique française, avec cette culture régalienne d’abus de pouvoir de ceux qui le détiennent, de quelque bord qu’il soit. Mais il faut souligner que ces affaires sont plutôt le signe de la vitalité d’une démocratie car dans un régime autocratique, elles auraient été étouffées.
A quoi tient cette culture?
Il y a différents facteurs. Il y a la culture monarchique, une tradition d’exercice régalienne du pouvoir. Vis-à-vis de l’argent, nous n’avons pas la même rigueur que dans les pays anglo-saxons. Et il y a aussi une culture latine, une culture de la débrouille et des petits compromis entre amis. S’il faut continuer à garder un certain apparat pour la République, certains usages avec voitures et appartements de fonction, par exemple, apparaissent décalés par rapport à d’autres pays. Nous ne sommes pas en phase avec ce qu’est une démocratie moderne. La France est en retard sur ce plan.
Les affaires sont-elles consubstantielles à la politique?
Dans une démocratie, il y a toujours une dérive du pouvoir et un moment où l’opinion y est plus sensible, parce qu’il y a un malaise, une crise sociale ou économique de la société comme aujourd’hui. Le problème, c’est qu’en France, beaucoup de ces dérives ne sont pas régulées, ne sont pas «prises en charge par la loi». De ce fait, nous avons une culture de l’impunité, avec une tentation du déni des fautifs, comme Christian Blanc et son affaire de cigares, une tentation d’obstruction à la justice. Souvent, les scandales ont une vertu thérapeuthique: ils permettent de corriger des dysfonctionnements. Mais ce n’est pas suffisant. Dans de nombreux autres pays, de tels faits seraient sanctionnés par la justice.
Les Français apparaissent pourtant tolérants avec les élus visés par des affaires. En témoigne la popularité de Jacques Chirac, encore aujourd’hui...
C’est vrai. Mais quel a été le résultat des affaires au milieu des années 1990, de la cassette Méry au début des années 2000? Eh bien à la présidentielle de 2002, il y a un fort taux d’abstention et le Front national au second tour. On est dans le paradoxe d’une société qui au fond est tolérante avec ce type d’abus et qui baigne dans le même temps dans un populisme diffus. Le sondage publié par Libération selon lequel 65% des Français jugent les hommes politiques corrompus le montre. Ce pourcentage, d’ailleurs, est assez haut, au niveau de celui des années 1990, après la multiplication des affaires sur le financement illégal des partis politiques.
Il faut donc craindre une poussée du FN en 2012?
A chaque fois qu’il y a eu une période de ce type, avec une série d’affaires, il y a eu une mécaniquement une montée de l’extrême droite. Ça a été le cas en 2002, et c’était déjà le cas dans les années 1880-1890 avec le scandale du Panama et dans les années 30 avec l’affaire Stavinsky.