Aubry ou Royal? Le deuxième tour de l'élection de la première secrétaire, une nuit en enfer [l'année du PS 3/4]

POLITIQUE Troisième épisode des aventures des socialistes, saison 2008-2009...

Emile Josselin

— 

 Des militants socialistes attendent l'annonce des résultats de l'élection de la première secrétaire, le 22 novembre 2008, rue de Solférino à Paris.

 Des militants socialistes attendent l'annonce des résultats de l'élection de la première secrétaire, le 22 novembre 2008, rue de Solférino à Paris. — HALEY/SIPA

Il est 5h20, ce 22 novembre 2008, dans le froid glacial de la nuit parisienne. Le bras droit de Martine Aubry, François Lamy, à peine fatigué, vient répondre aux dernières questions des quelques journalistes venus le rencontrer devant l'Assemblée nationale. Après que tout le monde s'est accusé de tricherie, une demi-heure auparavant, les partisans de Ségolène Royal, par la voix de Manuel Valls, viennent d'appeller à revoter:



Evidemment, François Lamy refuse la proposition: «On était sur une règle du jeu qui est à un ou deux tours. On ne change pas les méthodes en cours de jeu». Quelques dizaines de minutes plus tard, un mail laconique du service de presse tombe avec les résultats provisoires: 42 voix d'écart entre Martine Aubry et Ségolène Royal. 50,02% contre 49,98. Autant dire rien, vu les contestations de part et d'autre. Sans compter que certains résultats des DOM-TOM ne sont pas arrivés. Le PS finit la soirée au bord de l'implosion.

La perspective d'un vote serré se profilait déjà la veille, lors du premier tour. Ségolène Royal continue de faire la course en tête. Elle revient fort avec 46,29%, améliorant de près de 17 points (!) son score sur les motions alors qu'elle n'a pas engrangé de soutien supplémentaire. Martine Aubry, avec 34,7%, ne récolte pas grand chose des 25% de Bertrand Delanoë, qui a pourtant appellé à voter pour elle. C'est que certains soutiens de Hollande, comme Jean-Marc Ayrault, ont refusé de se prononcer.

Benoît Hamon, troisième, est éliminé avec 22,8%, soit une progression par rapport au vote sur les motions (+3). Il appelle immédiatement à voter Martine Aubry. Un «choix de culture», dit celui qui a travaillé pour elle lorsqu'elle était ministre du gouvernement Jospin. Sur la papier, les scores de Martine Aubry et de Benoît Hamon pèsent largement plus de 50%. Sauf que le mauvais report des voix de Bertrand Delanoë est de mauvais présage.

Premières impressions


Forcément, le soir des résultats, l'ambiance est plutôt tendue. Les deux camps pratiquent l'intox à coeur joie: «Les militants ont parlé ce soir et ce vote va être confirmé au fil de la soirée», se réjouit Manuel Valls qui égrène des résultats flatteurs dans certaines fédérations. De fait, les premiers résultats qui tombent dans les petites et moyennes fédérations sont plutôt favorables à Ségolène Royal: Nièvre, Lot, Moselle... Et comme ils sont les premiers à tomber, cela donne l'impression d'une tendance favorable à Ségolène Royal.

En fait, comme souvent, tout va se jouer sur les grosses fédérations: Nord, Pas-de-Calais, Bouches-du-Rhône, Hérault. Les deux dernières donneront un score massif à Ségolène Royal (72% et 67%), les deux autres une majorité encore plus forte à Martine Aubry (76 et 65%). Manuel Valls dénonce des fraudes et dit contester «de la manière la plus ferme» les résultats dans le Nord. «Mauvais joueur», lui réplique le premier fédéral local, Gilles Pargneaux. Alors que la nuit s'avance, des dizaines de militants sont massés sur le trottoir rue de Solférino. «Unité, unité!» scandent certains, pour couvrir d'autres qui crient «magouilleurs, magouilleurs!». «Voleurs», pestent d'autres...

De l'art de compter l'écart

«Cela va finir à 100 voix», pronostique Patrick Menucci, le lieutenant de Ségolène Royal. Finalement, ce sera moins. Quelques jours plus tard, les partisans de Royal menacent d'en appeller aux tribunaux. D'autant plus que l'ensemble des litiges minimes - quelques voix oubliées pour Ségolène Royal en Moselle ou à Kingersheim, en Alsace - finissent par réduire dramatiquement la maigre avance de Martine Aubry. Dans le camp de la maire de Lille, on dénonce des résultats suspects dans l'Héraut et en Guadeloupe. C'est la foire aux invectives. L'absurde est atteint lorsqu'une secrétaire de section lilloise, partisane de Martine Aubry, porte plainte contre sa propre fédération... au motif qu'un vote blanc aurait été comptabilisé en faveur de Martine Aubry. Les royalistes n'en démordent pas et continuent d'exiger un nouveau vote.

Au final, le conseil national, où les partisans d'Aubry sont majoritaires, entérine la victoire de celle-ci avec 102 voix d'écart. Un score établi par une commission du parti chargée d'examiner des litiges. Les partisans de Ségolène Royal, minoritaires, renoncent aux recours devant les tribunaux. Et closent une période où rarement le parti a semblé aussi proche du chaos.