INTERVIEW - Deux journalistes de télévision analysent dans un livre l'exploitation de la vie privée par les politiques...
Deux journalistes de télévision, Géraldine Woessner (BFMTV) et Valentine Lopez (I-Télé) analysent dans un livre* l'exploitation de la vie privée par les politiques. Pour elles, la société a franchi un cap de non-retour et le people fait désormais partie intégrante de la vie politique.
Dans votre livre, vous revenez sur l’exploitation de la vie privée durant la campagne présidentielle. Le but, c’est d’expliquer ce que vous n’avez pas pu dire hier?
VL: Il y a eu un changement avec l’exposition de l’intime comme argument de campagne, que ce soient Sarkozy, Royal mais aussi Bayrou lorsqu’il s’est mis en scène avec son tracteur. Nous nous sommes posées beaucoup de questions sur ce qu’on devait dire ou pas.
GW: Nous n’avons peut-être pas assez expliqué ce phénomène. Il y a eu des moments où nous nous sommes retrouvés dans des positions difficiles avec nos rédactions, quand par exemple nous faisons des déplacements diplomatiques importants et on nous demande uniquement des infos people. Il y a eu des choses extrêmement malsaines comme l’intox de Ségolène Royal sur son mariage avec François Hollande pour atténuer une annonce de Lionel Jospin. Tous les journalistes savaient que c’était du flan mais tout le monde y a participé. Nous sommes plus ou moins complices de ça.
Pourquoi ces infos sortent alors qu’avant elles restaient plus confidentielles?
VL: Jacques Chirac n’a jamais exploité les problèmes d’une de ses filles pour sensibiliser l’opinion publique. Sarkozy, on connaît tout de sa vie. Royal s’est aussi servi de ça à travers son fils et ses problèmes conjugaux.
GW: Avec l'Internet, ce n’est plus possible de cacher des choses. On trouve ça normal d’aller espionner les réunions et de les diffuser sur l'Internet, et nous, à la télé, on les reprend sans vraiment le dire en prétendant apporter une valeur ajoutée. Ça nous sert de paravent qui nous empêche de nous interroger sur ce phénomène.
Vous mettez en parallèle la société du mérite vantée par Sarkozy avec tous les «fils de» ou les cooptés qui ont intégré l’Elysée ou un ministère depuis… C’est la faille dans le système Sarkozy?
GW: Quand on dit que Sarkozy s’est effondré dans les sondages à cause de son côté bling-bling, il y a de ça mais c’est la partie immergée de l’iceberg. Ce qui est fondamental, c’est le double discours permanent. On a senti un vrai élan durant la campagne sur la France du mérite qu’il voulait. Et dans sa pratique, il fait exactement l’inverse. Les Français le sentent confusément, mais ils n’arrivent pas à mettre le doigt dessus. Ce qu’il a fait avec son fils est symboliquement très fort. Mais on a les mêmes travers dans la presse. Tout se fait par connaissance.
Vous révélez que Laurence Ferrari a pris des vacances avec Laurent Solly et Frank Louvrier, deux collaborateurs de Nicolas Sarkozy. Ce genre d'amitié est gérable ou vraiment gênante?
GW: Ces vacances remontent à quelques années. Mais c'est à son public qu'il faudrait poser la question.
Cette sur-exposition de l’intime, c’est la faute des médias ou des politiques?
VL: Il y a un peu des deux. Nicolas Sarkozy s’ouvre sans pudeur, quand il ne va pas bien, c’est vers les journalistes qu’il se tourne. C’est sur nous qu’il teste ses discours ou parle de sa vie privée. Ségolène Royal le fait avec beaucoup plus de cynisme, notamment quand elle va à l’émission de Drucker pour parler de sa séparation avec François Hollande.
GW: La part de sincérité chez Sarkozy, c’est qu’il est transparent. Il veut apparaître comme un être entier. Et il en joue avec nous. Il connaît les travers de la presse. Une fois, lors d’un voyage au Qatar, il nous a dit: «Vous les connaissez les patrons de journaux qui couchent avec les ministres, vous n’avez qu’à l’écrire». Tout le monde est dans ses petits souliers.
VL: Son truc, c’est de répéter qu’il connaît nos patrons. A un moment, il s’amusait même à noter les rédactions. Il aime montrer qu’il est dans la confidence. Ségolène Royal est plus dans une logique de stratégie pour garder la main sur son image, comme la révélation orchestrée de sa rupture le soir des résultats des législatives.
On parle du mariage de Jean Sarkozy comme d’un événement people. A-t-on franchi un point de non-retour?
GW: On ne reviendra plus en arrière. Et les petits nouveaux, Laurent Wauquiez, Rama Yade et les autres, sont à fond dans ce système. Il n’y a qu’à voir le casting du gouvernement, leur première qualité c’est d’être beau. C’est la génération média. Avec Jean Sarkozy, on franchit le dernier cap, on remplace les politiques par des communicants. On dit qu’il est brillant parce que c’est un bateleur. Et on demande la même chose aux journalistes. On est dans le règne de l’image où le beau serait le reflet de la vertu.
* Les chambres du pouvoir (éditions du Moment).
Recueilli par David Carzon