Quel est le problème entre le FN, Marine Le Pen et les banques?

FINANCEMENT La présidente du Front national dénonce «une fatwa bancaire» contre elle et son parti...

Laure Cometti

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Marine Le Pen, le 22 novembre 2017, au QG du FN à Nanterre.

Marine Le Pen, le 22 novembre 2017, au QG du FN à Nanterre. — NICOLAS MESSYASZ/SIPA

  • La Société générale a clôturé fin septembre plusieurs comptes appartenant au FN.
  • Le parti n'a pas trouvé de nouvelle banque et a dû saisir la Banque de France.
  • Marine Le Pen dénonce un «acharnement» de la part des «oligarchies financières».

Marine Le Pen avait invité la presse au QG du FN ce mercredi, à Nanterre. Le thème ? « La démocratie française menacée par les oligarchies financières ». En réalité, la dirigeante frontiste a uniquement parlé de son parti et de son cas personnel. Aux côtés du trésorier et mandataire financier Wallerand de Saint-Just, elle a annoncé que le FN allait porter plainte contre la Société générale pour « discrimination » après que la banque a décidé de clôturer les comptes bancaires du parti. Elle souhaite lancer des poursuites similaires contre HSBC qui va selon elle clôturer son compte courant personnel. 20 Minutes fait le point sur ce nouvel épisode des déboires bancaires du FN.

>> A lire aussi : La Société Générale demande au Front National de clôturer ses comptes bancaires

Que dénonce Marine Le Pen ?

Courrier à l’appui, la dirigeante du FN s’indigne que la Société générale ait clôturé plusieurs comptes bancaires, six au nom du parti et 21 aux noms de fédérations frontistes. La fermeture a été notifiée à Marine Le Pen fin juillet dernier, avec un préavis de deux mois. Le FN affirme avoir dès réception de ce courrier cherché à connaître la cause de cette décision auprès de la banque, en vain. Puis le parti a démarché « une dizaine d’établissements bancaires », raconte Wallerand de Saint-Just, à nouveau en vain.

Faute d’avoir trouvé une autre banque, le FN a saisi la Banque de France, qui a enjoint le Crédit du Nord, filiale de la Société générale, d’ouvrir un compte. Mais le trésorier du FN affirme que la banque nordiste refuse au parti de disposer de chéquiers et empêche que les dons puissent se faire par carte bancaire via le site internet du parti, depuis le 10 novembre dernier. Or la loi bancaire du 24 janvier 1984 sur le droit au compte prévoit qu’une personne physique, mais aussi morale, qui se voit refuser l’ouverture d’un compte par un établissement, peut saisir la Banque de France qui doit désigne une agence obligée de fournir un service bancaire de base gratuit comprenant un compte et notamment des possibilités de virements et de prélèvements, une carte de paiement à autorisation obligatoire, mais ni chéquier, ni autorisation de découvert. « Cela empêche le fonctionnement de notre parti qui a recueilli 11 millions de suffrages », s’est indignée Marine Le Pen. « Il s’agit d’une tentative d’étouffement d’un parti d’opposition par les oligarchies financières ».

Elle a aussi dénoncé « un acharnement qui touche aussi les dirigeants [du FN] à titre personnel ». Elle a ainsi annoncé que la banque HSBC l’avait appelée ce mercredi matin pour lui annoncer la fermeture de son compte bancaire personnel. Une retranscription de cet échange téléphonique enregistré par la patronne du parti a été envoyée à la presse. Elle concerne un compte qu’elle dit avoir ouvert il y a 25 ans à la banque Hervet (rachetée en 2005 par HSBC), sous son nom de mariage.

Pourquoi la Société Générale a-t-elle fermé les comptes du FN ?

On l’ignore. Les banques peuvent clôturer le compte de leur client avec un préavis de deux mois, et elles ne sont pas obligées par la loi à motiver leur décision.

En outre, elles invoquent le secret bancaire et ne font pas de commentaires précis sur des cas particuliers. Après la charge de Marine Le Pen ce matin, la Société générale a tout de même réagi, affirmant dans un communiqué (publié en français et en anglais) que ses « décisions en matière d’ouverture et fermeture de compte sont de nature exclusivement bancaire dans le respect des exigences réglementaires, et donc sans aucune considération politique ».

Une fermeture de compte peut être liée à des problèmes de paiement. Mais le FN assure que son compte bancaire était créditeur et qu’il n’a jamais eu « le moindre incident de compte ».

Que comptent faire le FN et Marine Le Pen ?

La présidente du parti a annoncé que le FN allait porter plainte contre la Société générale pour discrimination » et qu’elle comptait en faire de même avec HSBC. Elle affirme aussi qu’elle va clôturer son compte personnel domicilié à la Société générale. Certains cadres et sympathisants du FN ont lancé un appel au boycott de la Société générale sur les réseaux sociaux.

Pour certains, Marine Le Pen essaie de tirer parti des déboires financiers du FN en dénonçant « une fatwa bancaire ». « Cette conférence de presse s’inscrit dans une stratégie classique du FN de victimisation », remarque Laurent Fargues, journaliste à Challenges et auteur d’un livre sur le financement des campagnes frontistes*. « C’est un boulevard pour eux qui veulent se placer en victime de la finance ».

Le FN et Marine Le Pen sont-ils les seuls en politique à avoir des problèmes avec les banques ?

« Non. Mélenchon et Macron ont eux aussi peiné à obtenir leur prêt pour la campagne présidentielle. Ils l’ont eu très tard », répond Laurent Fargues, qui a suivi l’équipe d’Emmanuel Macron pendant la campagne.

En revanche, les banques, privées, ont pu être échaudées par les perspectives financières du parti, pas forcément roses. Le FN va voir sa subvention publique annuelle baisser car il a obtenu un peu moins de voix aux législatives de 2017 qu’à celle de 2012. Après avoir touché environ 5 millions d’euros par an entre 2012 et 2017, il en recevra un peu moins dès 2018. La banque française s’est peut-être méfiée du prêt de 9,3 millions d’euros contracté par le parti auprès d’une banque russe pour la présidentielle. « Il sera remboursé en une seule fois, en 2019 », garantit pourtant Wallerand de Saint-Just. La candidate ayant été qualifiée pour le second tour sans avoir dépassé le plafond des dépenses de campagnes, elle se verra intégralement remboursée par l’Etat ultérieurement.

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Si les banques, « qui financent sans problème d’autres partis tant que ça peut être lucratif, ne veulent pas être mêlées au FN, c’est peut-être à cause de l'affaire Jeanne », selon Abel François, spécialiste du financement des partis et professeur à l’université de Lille. Ce micro-parti est au cœur du financement des campagnes du FN. « Après la révélation de l’affaire, la Société générale avait décidé d’arrêter les facilités de paiement aux candidats FN », rappelle Abel François. Dans cette affaire, le fisc réclame 1,8 million d'euros au parti, un redressement fiscal qui n’a pas de quoi enchanter une banque.

Quel recours pour un parti sans compte bancaire ?

A part saisir la Banque de France, il n’y en a pas vraiment. Marine Le Pen dit avoir touché un mot à Emmanuel Macron de ce sujet lorsqu’elle l’a rencontré lundi. Cet épisode remet sur le devant de la scène une proposition faite par François Bayrou début juin. En charge de la loi de moralisation de la vie politique, l’éphémère Garde des Sceaux avait suggéré de créer une « banque de la démocratie » pour financer les campagnes des partis. « Les partis sont déjà largement subventionnés par l’Etat en France », observe Abel François, « cette mesure risquerait d’en faire encore plus des agences para-étatiques, ce qui est très mauvais pour leur image ». Par ailleurs, « si une banque publique subventionne tous les candidats, il y aura une explosion des candidatures, sans parler du coût de cette mesure. Mais si on fixe un seuil de voix à obtenir, je ne vois pas pourquoi une banque publique se comporterait différemment d’une banque privée », poursuit le chercheur.

Cette « banque de la démocratie », disparue de la loi adoptée cet été, n’a pas été enterrée : une mission d’inspection est en cours sur ce sujet, nous indique le ministère de la Justice. Elle devrait rendre ses conclusions « prochainement ».

 

* Le procès interdit de Marine Le Pen (First, 2017).