Les présidents et les quartiers, une longue histoire de com'

POLITIQUE DE LA VILLE Comme Emmanuel Macron ces derniers jours, tous les présidents font des déplacements très médiatisés dans les banlieues ou dans les villes les plus pauvres de France…

Delphine Bancaud

— 

Emmanuel Macron, lors de sa visite à Clichy-sous-Bois. Credit:HAMILTON-POOL/SIPA;

Emmanuel Macron, lors de sa visite à Clichy-sous-Bois. Credit:HAMILTON-POOL/SIPA; — SIPA

  • Ces visites permettent au président de jouer la carte de la proximité avec des citoyens qui se sentent relégués.
  • Des déplacements soigneusement orchestrés pour éviter tout dérapage ou toute image gênante.
  • Et s’ils comportent des risques politiques, ils demeurent incontournables pour asseoir l’image d’un président.

Critiqué pour ne pas s’être intéressé à la banlieue depuis son élection, Emmanuel Macron a passé plusieurs heures lundi à discuter avec des centaines d’habitants de Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), puis mardi avec d’autres résidents de Roubaix et de Tourcoing (Nord). Il a d’ailleurs tenu ce mardi son premier discours sur la politique de la Ville à Tourcoing et a appelé à une « mobilisation nationale » pour les quartiers en difficulté.

« Jouer la carte de la proximité »

Lesdéplacements en banlieue ou dans les quartiers populaires de certaines villes sont « un passage obligé pour tous les présidents de la République », commente Philippe Maarek, professeur de communication politique à l’Université Paris Est - UPEC. « C’est une manière pour eux de jouer la carte de la proximité avec des citoyens qui se sentent relégués », complète-t-il.

« Ce sont des opérations de communication visant à signifier que le président ne néglige aucun territoire de la République et cela lui permet de réaffirmer l’unité de la nation », renchérit Alexandre Eyries, enseignant-chercheur en sciences de la communication à l’université Bourgogne-France-Comté.

Des visites qui s’inscrivent dans un contexte politique

Ces déplacements ont donc avant tout une portée symbolique, estime aussi Thomas Kirszbaum, sociologue, chercheur associé à l’Institut des Sciences sociales du Politique. « Car structurellement, la politique de la ville n’est pas prioritaire pour l’Etat. Notamment parce qu’elle est faiblement portée et soutenue uniquement par deux lobbies, ceux des HLM et ceux des maires de banlieues. Or, ils ne pèsent pas suffisamment sur les décisions du gouvernement », indique le sociologue. Même si ces visites sont parfois l’occasion pour un chef de l’Etat d’annoncer des mesures.

Reste que ces visites présidentielles dans des quartiers sensibles ne s’improvisent pas. Elles sont souvent dictées par le contexte politique du moment. Pour Emmanuel Macron, elles semblent d’ailleurs s’imposer dans son agenda politique actuel, comme le souligne Thomas Kirszbaum : « L’enjeu pour lui est de montrer qu’il n’est pas seulement capable de sollicitude envers les "premiers de cordée", et de se départir de l’image d’un président qui méprise les autres ». D’autant que lors des premiers mois après son élection, sa parole a été rare « ce qui a été perçu par nombre de citoyens comme un éloignement », estime aussi Philippe Maarek.

Des déplacements réglés au cordeau

Et pas question de pointer une banlieue au hasard sur la carte. Ces déplacements sont soigneusement orchestrés par les équipes gouvernementales. « Elles choisissent des quartiers qui sont le théâtre d’incivilités, dans lesquels le président peut réaffirmer le message volontariste de l’Etat. Mais sans opter pour les endroits les plus criminogènes pour autant, car ce serait trop risqué », souligne Alexandre Eyries. « Le choix de Clichy-sous-Bois pour la visite d’Emmanuel Macron ne tient pas du hasard. C’est là que les révoltes de novembre 2005 ont éclaté et Macron devait confirmer l’arrivée du tramway qui conditionne la réussite du projet de rénovation urbaine », observe d’ailleurs Thomas Kirszbaum.

Le président visite souvent des endroits emblématiques de la présence de l’Etat ou des services publics, comme une mission locale, une agence Pôle emploi… « Les caméras filment généralement le président discutant avec des jeunes soutenus par une association ou travaillant à un projet d’insertion. Cela véhicule une impression de proximité entre le chef de l’Etat et ses citoyens », décrit Philippe Maarek. Une séquence de bain de foule fait aussi partie du rituel. « Car le président jouit toujours d’une certaine aura. Et les habitants des quartiers viennent généralement à sa rencontre, même s’ils n’ont pas voté pour lui », indique Philippe Maarek.

Les risques du métier…

Reste que ces visites ne sont pas sans risque politique pour les présidents, qui ne sont pas à l’abri d’une interpellation verbale plus ou moins violente, d’un jet d’œufs ou de sifflements… « D’autant que les habitants des quartiers se sentent souvent instrumentalisés lors de ces visites et peuvent le faire savoir », souligne Thomas Kirszbaum.

« Il faut éviter de réagir à chaud, comme l’avait fait Nicolas Sarkozy lorsqu’il était ministre de l’intérieur et qu’il était venu à La Courneuve. Il avait répondu à une habitante excédée par le trafic de drogue en disant qu’il allait nettoyer la cité au Kärcher. Cette phrase avait suscité la polémique et l’a longtemps poursuivie », rappelle Philippe Maarek. Mais même avec ces aléas, ces déplacements dans les quartiers demeurent incontournables, estime Alexandre Eyries : « Un président aurait plus à perdre en n’y allant pas du tout. Ce serait une manière d’apparaître comme le président des beaux quartiers uniquement ». Et l’image pourrait être indélébile.