« Et lorsqu’on me traitera de souverainiste, moi, mes amis, je n’aurais qu’une chose à vous dire. Eh bien appelez-nous comme vous voulez. Du moment que lorsqu’on parle de souverainisme, on entend bien qu’il s’agit de la souveraineté du peuple ! ». A la tribune de l’Assemblée nationale lundi, Jean-Luc Mélenchon a ironisé sur un article du Monde sorti deux jours plus tôt, intitulé « La tentation souverainiste de Jean-Luc Mélenchon ».

Dans le quotidien, un proche de l’ancien candidat à la présidentielle admet pourtant, sous couvert d’anonymat, la volonté des Insoumis de « dialoguer » avec « les souverainistes de droite », tout en réfutant toute alliance avec Florian Philippot et ses amis : « Il faut parler de la grandeur de la France, de sa place dans le monde, du fait de n’être aligné sur personne. C’est du patriotisme. Il ne faut pas laisser ces thèmes à l’extrême droite. L’enjeu est l’élargissement de La France insoumise. Cela passe par les souverainistes de droite ».

« La gauche a trop longtemps abandonné à l’extrême droite la notion de souveraineté »

Depuis la rentrée, Jean-Luc Mélenchon semble avoir musclé son discours sur la question européenne. Après avoir voulu bouter hors de l’hémicycle le drapeau étoilé, le patron de la France insoumise a fustigé l’augmentation de la participation nationale au budget européen. « Il n’y a rien de nouveau. La question européenne a toujours été centrale dans notre discours. Nous avons toujours dénoncé cette construction européenne qui se fait sans l’accord des peuples et sans lien avec les revendications populaires », répond Manuel Bompard, son ancien directeur de campagne.

Sur le fond, rien n’a changé : d’abord le plan A (discuter avec les autres pays pour changer les traités), et le plan B, en cas de refus (sortie unilatérale des traités pour construire une autre Europe). Sur la forme, Jean-Luc Mélenchon semble assumer davantage une dimension nationale. En voilà trois exemples, dans le long entretien donné dans Le 1 hebdo.

  • « J’ai été marqué par le sens du nationalisme latino. C’est un nationalisme de gauche, anti-impérialiste. Ça a un sens : tu ne peux pas construire un mouvement de masse à dix mille kilomètres de l’affect moyen de ton pays »
  • « Le "peuple européen", qu’est-ce que c’est ? Je ne me sens rien de commun avec les pays baltes. C’est le bout du monde, même les Romains ne sont pas allés là-bas ! »
  • « En s’appuyant sur l’identité républicaine de la France, on peut faire une Europe des nations bien intégrée »

« On parle à l’ensemble des électeurs, mais notre projet n’a jamais été de trouver des ponts entre les deux rives. La gauche a trop longtemps abandonné à la droite ou l’extrême droite les notions de souveraineté, de patrie, de drapeau. Nous n’avons pas peur de les utiliser mais nous voulons leur donner une traduction progressiste, poursuit Manuel Bompard. Pour nous, la nation n’est pas ethnique mais républicaine et définie par des principes politiques ».

« C’est très bien d’utiliser le terme souverainiste, mais ce n’est pas un mot qu’on utilise vaguement »

Sur l’autre rive, on préfère ironiser : « C’est très bien d’utiliser le terme souverainiste, mais ce n’est pas un mot qu’on utilise vaguement », avance Maxime Thiébaut, cofondateur des Patriotes avec Florian Philippot. « On ne peut venir sur ce créneau sans assumer les conséquences politiques : est-ce que Mélenchon remet en cause la question de la monnaie unique ? Quel discours a-t-il sur les frontières nationales, l’immigration, l’islam radical ? La souveraineté nationale est une et indivisible ».

Malgré ces différences de notions, les Insoumis peuvent-ils séduire les souverainistes de l’autre bord ? « Les prochaines élections en 2019 sont européennes, et on peut penser que le discours de LFI va se durcir. Emmanuel Macron a pris des positions claires sur l’Europe et tente de rassembler le camp du oui. Il sera intéressant pour Jean-Luc Mélenchon de s’imposer comme le principal opposant », estime Emmanuelle Reungoat, maître de conférences en sciences politiques à l’université de Montpellier.

« Depuis Maastricht et le référendum de 2005, il y a un électorat qui intéresse les partis autour de ces questions européennes. Mais ce qu’on a remarqué c’est que le transfert ne se faisait pas vraiment sur les élections nationales par la suite. Villiers, Pasqua ou Chevènement ont réalisé de bons scores aux Européennes avant d’échouer aux scrutins nationaux », poursuit-elle.

« Le grand pont souverainiste est impossible »

Pour la spécialiste, assumer à fond un tel positionnement serait risqué. « Si les insoumis se présentaient ouvertement comme des souverainistes, il y aurait un risque d’effrayer une partie de l’électorat car la gauche française est internationaliste ».

Le souverainiste de droite Paul-Marie Coûteaux, qui a travaillé à cette union avec Chevènement en 2002, puis avec Marine Le Pen notamment pense la mission désormais impossible : « J’ai beaucoup tenté le faire à mes débuts mais le grand pont souverainiste est en réalité impossible car la rive gauche se dérobera toujours sur la revendication de la souveraineté culturelle et identitaire. Il y a trop de différences entre les deux camps ».