Parmi les pancartes brandies en cette première journée d’action syndicale contre les réformes du Code du travail, on en trouve ce mardi plusieurs évoquant les « fainéants ». Une référence à la formule d’Emmanuel Macron, vendredi à Athènes, lâchant à propos des opposants à ses réformes : « Je ne céderai rien, ni aux fainéants, ni aux cyniques, ni aux extrêmes. » La  phrase – assumée lundi à Toulouse – a fait bondir politiques de gauche et syndicats, dont la CGT qui a appelé à la mobilisation du jour. D’une insulte, elle est devenue un cri de ralliement pour les manifestants.

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Incohérence de la communication présidentielle

Parler de « fainéants », signe de mépris du chef de l’Etat ? Ou un goût pour la communication conflictuelle comme pouvait la manier Nicolas Sarkozy avec sa formule sur les racailles ou son «  casse-toi pauv' con » ? Des spécialistes de la communication et du langage interrogées par 20 Minutes s’accordent sur une formule « irréfléchie, pulsionnelle » lâchée dans un flot de paroles millimétrées. Selon  Sophie Jehel, maîtresse de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’université Paris-VIII, « l’insulte reste une défaillance. Elle est incohérente par rapport à la "bienveillance" et à "la réconciliation des Français" mises en avant par Emmanuel Macron lors de sa campagne pour la présidentielle », selon cette spécialiste des questions relatives aux médias et aux jeunes.

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« La réception du discours politique a été perçue comme du mépris, d’autant que les explications apportées par [le porte-parole du gouvernement] Christophe Castaner n’ont pas été claires, avant qu’Emmanuel Macron n’intervienne de nouveau. La stigmatisation d’une partie de la population est éloignée de la communication professée par Emmanuel Macron, se voulant consensuelle et harmonieuse », ajoute Béatrice Turpin, maîtressse de conférences en sciences du langage à l’université de Cergy-Pontoise.

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La formule du chef de l’Etat révèle deux faits saillants pour Sophie Jehel : le premier est « l’immaturité dans la fonction présidentielle », Emmanuel Macron ne se rendant pas toujours compte de la réception de ses propos spontanés, comme ceux prononcés en Algérie sur la colonisation. Par ailleurs, le choix des mots utilisés par le chef de l’Etat révélerait sa vision du monde : « Ce n’est pas la première fois qu’Emmanuel Macron a une vision un peu primaire des inégalités sociales auxquelles les Français sont très sensibles. Il y a eu déjà eu des propos sur les grévistes ou les jeunes de banlieue avec les costards… C’est une appréhension naïve, voire méprisante, de ces inégalités de la part d’un président parfois immodeste », souligne Sophie Jehel.

« L’insulte reste une défaillance »

Les « fainéants » marqueront-ils au fer rouge Emmanuel Macron durant tout son quinquennat ? Camarade de classe d’Emmanuel Macron à l’ENA et ancien responsable de la communication de François Hollande à l’Elysée, Gaspard Gantzer a estimé auprès de l’AFP : « Je ne sais pas si c’était une formule travaillée, mais elle va rester. » « Ce n’était pas très heureux. Pour l’instant, il l’assume mais, dans quelque temps, il fera tout pour revenir dessus », a dit celui qui a dû gérer, entre autres polémiques, celle concernant les « sans-dents ».

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Selon Béatrice Turpin, « ces mots qui divisent représentent un handicap pour le président qui a dit souhaiter le rassemblement des citoyens, s’affirmant ni de droite ni de gauche. Ces mots peuvent devenir une étiquette brandie par les plus précaires, mais aussi par les opposants à Emmanuel Macron qui se réapproprient le ressenti d’une partie de la population », précise cette spécialiste en lexicologie et en analyse de discours. Un commentaire nuancé par Sophie Jehel : « Le quinquennat d’Emmanuel Macron débute tout juste. D’autres boulettes sont à venir », pronostique la chercheuse.