Réchauffement climatique et terrorisme: «Il est impossible de ne pas faire le lien»

INTERVIEW François Gemenne, spécialiste des questions de géopolitique de l’environnement, revient sur les propos d’Emmanuel Macron qui voit dans l’action contre le réchauffement climatique une des clés de la lutte antiterroriste…

Propos recueillis par Martin Guimier

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Spécialiste des questions de géopolitique de l’environnement, François Gemenne est directeur exécutif du programme de recherche interdisciplinaire « Politiques de la Terre » à Sciences Po (Médialab).

Spécialiste des questions de géopolitique de l’environnement, François Gemenne est directeur exécutif du programme de recherche interdisciplinaire « Politiques de la Terre » à Sciences Po (Médialab). — Christine Cadot.

  • Emmanuel Macron a établi un lien entre réchauffement climatique et terrorisme samedi en marge du G20 à Hambourg (Allemagne)
  • Ces propos ont été moqués par une partie de la classe politique
  • Pour François Gemenne, spécialiste des questions de géopolitique de l’environnement, l’existence d’un lien est indéniable

La déclaration n’a laissé personne indifférent. Samedi, Emmanuel Macron a établi une corrélation entre le réchauffement climatique et la montée du terrorisme ces dernières années, en clôture du G20 à Hambourg.

Des propos qui ont fait réagir la sphère politique, certains laissant entendre que le président de la République confondrait deux problématiques n’ayant pas de rapport en réalité.

Pour en savoir plus sur l’existence supposée de ce lien, 20 Minutes a interrogé François Gemenne, spécialiste des questions de géopolitique de l’environnement et directeur exécutif du programme de recherche interdisciplinaire « Politiques de la Terre » à Sciences Po.

Comment réagissez-vous à cette déclaration d’Emmanuel Macron ?

Je pense qu’il a globalement raison. Si l’on veut s’attaquer aux causes profondes du terrorisme, il est impossible de ne pas faire le lien avec le réchauffement climatique. Il est d’ailleurs urgent de mieux comprendre la nature de ce lien.

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Comment le réchauffement peut-il influer sur la montée du terrorisme ?

Dans les pays les plus touchés par les conséquences du réchauffement climatique, que sont par exemple les périodes de grandes sécheresses ou la montée des eaux, des populations sont parfois plongées dans la famine. Elles ont tout perdu, y compris parfois leur maison. Elles deviennent alors nécessairement des proies faciles pour le terrorisme. On peut prendre l’exemple des inondations en 2010 au Pakistan, qui ont privé de logement plus de 10 millions de personnes. Des moyens ont été accordés pour venir en aide aux populations victimes de cette catastrophe dramatique, mais beaucoup trop limités. On savait pourtant déjà que le Pakistan était un foyer de radicalisation, cela s’est malheureusement confirmé par la suite.

Concrètement, que peuvent faire les pays aujourd’hui ?

Le changement climatique est en marche, c’est un fait incontestable. Il faut déployer davantage de moyens pour aider les pays les plus touchés par ce réchauffement à préserver leurs ressources. De manière générale, il faut développer les aides apportées à ces pays. Aujourd’hui, trop peu de moyens sont déployés dans la lutte contre le réchauffement de la planète.

Pensez-vous que ce lien soit sous-estimé, notamment en France ?

Prétendre qu’il n’y a aucun lien entre réchauffement et terrorisme, c’est être dans l’aveuglement total. Arrêter des gens qui sont sur le point de poser une bombe, c’est une chose, mais comprendre l’ensemble des facteurs et des motivations qui les poussent à agir en est une autre. Je déplore qu’une dimension aussi essentielle soit parfois réduite à une simple querelle politicienne. C’est un enjeu fondamental, lié à des enjeux globaux. On ne peut pas prétendre que ce qu’il se passe au Pakistan ou en Syrie ne concerne pas la France ou les pays occidentaux. Ce n’est tout simplement pas vrai.

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Les experts sont-ils unanimes sur cette question ?

Les chercheurs et experts ne sont pas toujours d’accord sur la nature précise de ce lien, en revanche, ils le sont tous pour dire qu’il y a une corrélation. Malheureusement, il n’y a pas suffisamment d’études fouillées sur la question, notamment en France, qui a beaucoup de retard sur les pays anglo-saxons.

Ce sera l’objet du sommet sur le climat du 12 décembre, annoncé par Emmanuel Macron ?

Les questions sécuritaires liées au réchauffement climatique étaient déjà mentionnées dans les discours des chefs d’Etat lors de la COP 21, mais très brièvement. Ce sera notamment, je l’espère, l’objet de cette prochaine réunion sur le climat, annoncée le 12 décembre.