VIDEO. Annonce du nouveau gouvernement: Emmanuel Macron, nouveau «maître des horloges»?

STRATEGIE Le nouveau président de la République accumule les retards et reports pour annoncer le nom de son Premier ministre et de son gouvernement…

Anissa Boumediene

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Collage AFP du président Emmanuel Macron et du Premier ministre Edouard Philippe

Collage AFP du président Emmanuel Macron et du Premier ministre Edouard Philippe — AFP

Une longue attente. Voici à quoi s’est résumée la journée de lundi, où tout le monde attendait que le nom du Premier ministre d’Emmanuel Macron, Edouard Philippe, soit enfin officiellement annoncé. Ce mardi, une autre longue attente devait marquer la journée politique. Alors que devait être dévoilée « en fin de journée » la composition complète du gouvernement, il faudra finalement patienter jusqu’à « mercredi, 15 heures », d’après un communiqué de l’Elysée publié ce mardi après-midi.

Mais à part plomber la journée des journalistes, qui s’étaient préparés à une soirée marathon ce mardi pour boucler leurs papiers politiques, comment analyser ces annonces tardives ? Volonté politique du président d’imposer son calendrier ou tractations sans fin dans les coulisses du pouvoir ?

Macron, maître du temps

« La version officielle, c’est que le nouveau chef de l’Etat se pose en maître des horloges, c’est lui qui impose son timing jupitérien, à la presse notamment », indique Philippe Moreau-Chevrolet, spécialiste de la communication politique et président de MCBG Conseil. En adoptant une posture de  président « jupitérien », Emmanuel Macron se place en chef de l’Etat au-dessus de la mêlée, qui « restaure la solennité de la fonction présidentielle ».

Quant au timing de ces annonces officielles, attendues avec avidité par la presse, « Emmanuel Macron doit le gérer en fonction de l’impact qu’il veut leur donner, complète le politologue Thomas Guénolé. Il y a deux vagues d’attention différentes dans une journée sur le plan médiatique : celle des journaux télévisés de 13 et 20 heures et, si l’on est dans la communication moderne, celle de la publication des contenus sur les réseaux sociaux, où il faut donner l’information au plus tôt ».

« Moraliser la vie publique »

Selon l’Elysée, si l’annonce de la composition du gouvernement a été repoussée d’un jour, c’est pour répondre aux engagements pris par le nouveau président de la République de « moraliser la vie publique ». D’où la nécessité « d’introduire un temps de vérification afin que la direction générale des Finances publiques et la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique puissent réaliser les diligences nécessaires ».

Objectif avancé : s’assurer que les personnalités qui sont pressenties au gouvernement « font l’objet d’une première vérification de leur situation fiscale, alors que la loi prévoit que cette vérification ne s’opère qu’après leur nomination », et qu’elles « ne se trouvent pas dans des situations de conflit d’intérêts au regard des informations dont dispose la HATVP ». A moins que le maître des horloges n’ait à nouveau dicté l’heure politique ?

Des négociations jusqu’au dernier moment

Il ne faudrait pas oublier par ailleurs que « toute composition d’un gouvernement prend du temps, rappelle Philippe Moreau-Chevrolet. Il s’agit de trouver tout à la fois des personnes compétentes pour chaque portefeuille ministériel certes, mais tout cela s’inscrit dans des rapports de force politiques, et le président tout comme son Premier ministre sont susceptibles de modifier leur copie jusqu’au dernier moment de la journée ».

« De grosses négociations sont en cours de toutes parts », renchérit Thomas Guénolé. Les Républicains espèrent un certain nombre de portefeuilles ministériels, tandis que François Bayrou veille au grain et que la gauche attend elle aussi sa part du gâteau ministériel.

Sans compter que le contexte d’aujourd’hui est assez particulier : « On a un Premier ministre qui a été choisi pour dynamiter la droite, souligne Philippe Moreau-Chevrolet. Et cet exercice de composition – ou recomposition — gouvernementale est aussi un mélange entre la nécessité immédiate pour La République en marche de gagner les législatives en ratissant à droite, en ménageant l’allié MoDem tout en ne perdant pas la gauche hollandaise : c’est un véritable bras de fer. Emmanuel Macron va devoir trouver une solution consensuelle tout en créant, par la composition même de ce gouvernement, les conditions d’une majorité parlementaire. C’est un exercice compliqué et risqué pour lui, parce qu’il joue gros : dans cette configuration, sa majorité sera une majorité de négociation permanente ».

« Une tentative d’unification de la classe politique centriste »

Dès lors, la composition de ce nouveau gouvernement a quelque chose d’inédit, « en ce sens qu’il va s’agir d’une formation paritaire de coalition, composée de membres issus de la droite, du centre, de la gauche, énumère le spécialiste de la communication politique. A cela s’ajouteront quelques membres issus de la société civile, qui ne devront être ni hauts fonctionnaires, ni anciens collaborateurs de politiques ».

Pour Thomas Génolé, « on assiste là à une tentative d’unification de la classe politique centriste, qui part de la droite de la gauche incarnée par Jean-Yves Le Drian, au MoDem en passant par des juppéistes LR ». Un schéma qui ferait bien penser à celui adopté par un précédent locataire de l’Elysée. « Emmanuel Macron tente de copier la stratégie adoptée par Nicolas Sarkozy en 2007, poursuit le politologue. A l’époque, il avait composé un gouvernement dit d’ouverture, avec un mélange de lieutenants fidèles de sa famille politique, de membres issus de la gauche et de la société civile. Mais là où il se distingue de Sarkozy, c’est que lui ne s’inscrit pas dans un parti politique traditionnel, donc il pousse le mouvement beaucoup plus loin ». Pour bousculer et dépasser les considérations partisanes.

« Le macronisme d’aujourd’hui est une forme de giscardisme »

Serait-ce là un schéma totalement inédit ? « Non, répond le politologue, même s’il est vrai qu’il s’agit d’une grande recomposition de la vie politique. Mais Valéry Giscard d’Estaing (VGE) l’a fait avant lui, en 1974, en prenant dans son gouvernement des membres de son propre bord centriste, minoritaire puisque l’UDF n’existait pas encore, en recrutant des transfuges de la droite et en nommant également des politiques de gauche, ainsi que des personnalités de la société civile, comme Jean-Jacques Servan-Schreiber. D’ailleurs, VGE et Macron partagent la même idéologie et le macronisme d’aujourd’hui est une forme de giscardisme ».

Fin du suspense mercredi à 15h donc, quand les passations de pouvoir s’enchaîneront dans les différents ministères. Afin que tous les membres du gouvernement soient connus et fin prêts pour leur tout premier conseil des ministres, décalé exceptionnellement à jeudi…