En quoi consisterait le moratoire sur l'immigration légale annoncé par Marine Le Pen?

FRONTIERES La candidate durcit sa position à l’approche du premier tour de l'élection présidentielle...

Nicolas Raffin

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Marine Le Pen en conférence de presse à Paris.

Marine Le Pen en conférence de presse à Paris. — CHAMUSSY/SIPA

Finalement, ce sera zéro. Marine Le Pen a affirmé lundi soir en meeting qu’elle voulait un « moratoire immédiat sur toute l’immigration légale », autrement dit une interdiction temporaire. Une rupture avec l’engagement n°26 de son programme qui prévoyait jusque-là « un solde annuel [la différence entre arrivées et départs de France] de 10.000 » personnes.

Petite précision. Jusqu’à fin 2015, le FN parlait de 10.000 « entrées » annuelles en comparaison des 200.000 entrées légales enregistrées en moyenne par an, pour afficher sa fermeté en matière d’immigration. Mais le parti a discrètement changé le terme comme l’expliquait un article de Marianne à l’époque. Résultat : ce nouvel objectif de solde migratoire est lui aussi compliqué à comparer, car il n’existe pas de statistiques fiables sur le sujet depuis des années, comme le note Libération. Le dernier chiffre « provisoire » date de 2013 : le solde migratoire des immigrés s’élevait alors à 140.000 selon l’Insee, et le solde migratoire total – qui prend aussi en compte les entrées/sorties de Français nés en France et les entrées/sorties des Français nés à l’étranger – s’élevait à 33.000.

Un chiffre difficile à atteindre

Serait-il alors possible de passer à 0, comme le souhaite désormais Marine Le Pen ? Une première difficulté surgit lorsqu’on se penche dans le détail sur les chiffres de l’immigration en France. Selon un bilan du ministère de l’Intérieur publié en janvier 2017 (voir extrait ci-dessous), environ 41 % des titres de séjours attribués sont décernés pour un motif familial (90.113 sur 217.533 pour l’année 2015). « Il va être difficile de supprimer totalement le droit à vivre en famille, qui est un droit fondamental » remarque Hélène Thiollet, chargée de recherche au CNRS et spécialiste des migrations.

La classification des titres de séjours délivrés entre 2010 et 2016 en France.
La classification des titres de séjours délivrés entre 2010 et 2016 en France. - AGDREF / DSED

Si Marine Le Pen prévoit effectivement de « mettre fin à l’automaticité du regroupement et du rapprochement familial ainsi qu’à l’acquisition automatique de la nationalité française par mariage », elle n’indique pas si elle interdira l’accès du territoire aux conjoints étrangers qui rejoignent leur mari français ou leur femme française.

Or ces derniers représentent environ 50.000 entrées par an. Leur refuser l’entrée dans l’Hexagone, pour abaisser le solde migratoire, aurait une conséquence économique : « Outre l’aspect moral, cela veut dire que les gens qui ont de la famille à l’étranger vont envoyer de l’argent dans un autre pays au lieu de le consommer en France » note Hippolyte d’Albis, professeur à l’école d’Economie de Paris.

Un choix contre-productif ?

Par ailleurs, selon Hélène Thiollet, « Marine Le Pen est victime d’une illusion : les politiques migratoires et de gestion des frontières ont peu d’impact sur le flux de personnes, et peuvent même avoir des effets inattendus. Par exemple, si on ferme les frontières pour empêcher les immigrés de venir, des gens qui venaient travailler en France et repartaient ensuite avec la famille vont s’installer définitivement parce qu’ils ont peur de ne pas pouvoir revenir. »

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Une vision partagée par Maryse Tripier, professeure émérite de l’Université Paris Diderot : « Les politiques dites « zéro » entraînent forcément un contournement. ». L’universitaire conclut : « La plupart des sans papiers rentrent dans le pays avec des visas normaux. Est-ce que Marine Le Pen va aussi arrêter les visas de touristes ou de travail ? Si sa mesure devient effective, il y a toute une série d’obstacles qui vont surgir et qui lui imposeront une clarification. »