Présidentielle: Macron le «mystique», Fillon à la messe… Pourquoi cette campagne a-t-elle des accents religieux?

PRESIDENTIELLE Le nombre de candidats à la présidentielle faisant référence au christianisme n’a jamais été aussi important sous la Ve République…

Olivier Philippe-Viela

— 

Emmanuel Macron lors d'un meeting à Lyon.

Emmanuel Macron lors d'un meeting à Lyon. — Pascal Fayolle/SIPA

Le 5 janvier, François Fillon a agacé François Bayrou en revendiquant sur TF1 être « gaulliste et de surcroît chrétien ». Le chef du Modem, qui annoncera peut-être sous peu sa candidature à l’ élection présidentielle, l’a repris le lendemain : « Mais comment peut-on arriver à mélanger la politique et la religion à ce point, de cette manière déplacée ? »

Nous ne savons pas dans quel état d’esprit était François Bayrou dimanche, mais l’héritier politique de la démocratie chrétienne a dû voir tout rouge en découvrant le même jour l’interview d’Emmanuel Macron au Journal du Dimanche et les images du candidat Les Républicains à la messe, lors de son déplacement à La Réunion.

>> A lire aussi : Sur Twitter, le sermon de la messe à laquelle Fillon a assisté à La Réunion, ne passe pas inaperçu

Le champion d’En Marche ! a tenu un discours inhabituel auprès du JDD, expliquant au sujet de sa posture de candidat qu’il assume la dimension « de transcendance » (terme également utilisé par Fillon lors de son meeting à la Villette le 29 janvier), qu’il ne renie pas « la dimension christique » entre l’électeur et l’élu, qu’il ne « sépare pas Dieu du reste » et que « la politique, c’est mystique ».

Outre Emmanuel Macron, François Fillon, longtemps très discret sur sa foi catholique, en a fait un argument électoral dès la course pour l’investiture de son parti ; François Bayrou le sermonne sur son rapport à l’argent en citant l’écrivain catholique Charles Péguy (aussi récupéré par Macron lors de son meeting à Lyon, décidément) ; et même Jean-Luc Mélenchon s’y met en provoquant des remous dans son camp avec une interview à Famille chrétienne, dans laquelle l’ancien trotskiste affirme « Je suis de culture catholique, je connais la maison ! ».

Une campagne inédite

Que se passe-t-il pour que le fait religieux, et plus précisément la référence au christianisme, fassent à ce point irruption dans le discours des candidats à l’élection présidentielle ? 20 Minutes a demandé à trois politologues si le fond de l’air avait déjà été aussi « spirituel » à l’approche du scrutin central de la vie politique française. La réponse est unanime : non, clairement pas.

>> A lire aussi : Présidentielle: Pas de programme Macron? On a cherché les propositions du candidat

Philippe Portier, directeur d’études à l’École pratique des hautes études et spécialiste de la laïcité et du rapport entre religion et politique, y voit un cas inédit sous la Ve République, et même au-delà : « Le religieux n’est plus invoqué dans les campagnes électorales depuis les années 1930 et la fin de l’opposition entre catholiques et partisans de la loi de 1905. Ce retour du religieux n’est pas identique aujourd’hui : il n’y a pas d’animosité à l’égard de la religion catholique, au contraire, il y a une recherche de racine qui concerne tous les candidats. »

« Le religieux ressurgit faute que le politique parvienne à accomplir sa tâche »

« Il y a un retour de la question identitaire, de la laïcité, et dans ce moment de fort trouble des opinions, c’est une manière de dire "qu’est-ce qui fait communauté entre nous ?" », pense Bruno Cautrès, politologue du Cevipof de Sciences Po. Philippe Portier ajoute : « Les candidats savent que le religieux en tant que culture parle beaucoup aux gens, dans un monde qui n’offre plus d’avenir absolument radieux. Ce discours peut rapidement entrer en résonance avec les attentes d’une population qui s’estime de plus en plus chrétienne au sens culturel du mot, sans en respecter pour autant les normes. Par exemple, on a vu avec le cas des crèches de Noël dans les bâtiments publics que 71 % de la population trouvait ça très bien. »

Le spécialiste de l’histoire politique Christian Delporte voit dans les postures « christiques » des candidats une façon de « pallier la défiance de l’électorat » envers les responsables politiques : « Nous sommes dans une époque où il y a moins de rationalité dans les argumentaires des hommes politiques. » Ainsi, « le religieux ressurgit faute que le politique parvienne à accomplir convenablement sa tâche », décrit Philippe Portier.

Macron et Fillon exploitent le filon

Les électeurs n’ayant plus confiance dans les programmes, l’image de sauveur remplacerait les promesses électorales ? « Quand on vote pour quelqu’un, il faut y croire. Le moteur, c’est la confiance, qui fait que l’électeur vote. Une campagne présidentielle est avant tout affaire de personne, d’individu, et donc de spiritualité », ajoute Christian Delporte.

Mais chaque candidat ne procède pas de la même manière, surtout Emmanuel Macron et François Fillon, qui exploitent le plus le filon.

  • « Le candidat LR s’est inscrit dans ce sillon depuis un moment, car il est un élu de la Sarthe, et pas n’importe quel département du point de vue de l’histoire religieuse française, puisqu’il représente l’Ouest vendéen. C’est une manière de se positionner fortement sur un segment de l’électorat très incliné à droite, l’électorat catholique pratiquant », explique Bruno Cautrès ;
  • « Macron mise effectivement sur la mystique, il le dit et use d’un vocabulaire religieux. Il dit "suivez-moi", veut créer un climat autour de lui, développe un imaginaire de croyance », selon Christian Delporte, alors que Bruno Cautrès estime que le candidat d’En Marche ! « veut d’abord envoyer un message à ceux qui disent qu’il a un côté évangéliste, qu’au fond il a des mots et des idées très générales sans proposition précise. Ce qu’il donne à voir, c’est une posture. »

« Le clivage gauche-droite est encore fortement marqué par la religion »

L’intérêt électoral est donc évident, le fait religieux ayant fait son retour dans la société française dès les années 2000, selon Philippe Portier, avec une cristallisation depuis deux ans, dans le contexte des débats autour de l’islam et de la laïcité (voir aussi la primaire de gauche et les attaques des proches de Manuel Valls contre Benoît Hamon).

Si la référence religieuse revient dans la bouche des candidats, l’importance de ce critère dans la sociologie électorale avait-elle été oubliée ? Non, évidemment, explique le politologue de Sciences Po : « Le clivage gauche-droite est encore fortement marqué par cela : le vote à droite des catholiques pratiquants réguliers est de l’ordre de 70 %, et le vote à gauche de ceux qui se déclarent sans religion est de 50 à 60 %. »

Les responsables politiques n’ont donc pas oublié l’importance du fait religieux dans le résultat d’un scrutin. Mais certains candidats à la présidence de la République ont désormais moins de complexes à l’afficher publiquement.