«Chez nous»: Le film de Lucas Belvaux peut-il (vraiment) nuire au Front national?

CINEMA La polémique lancée par le Front national au sujet du film de politique-fiction «Chez nous» n’est pas une première…

Olivier Philippe-Viela

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Image extraite du trailer de «Chez nous».

Image extraite du trailer de «Chez nous». — Capture d'écran Le Pacte

Personne ne l’a encore vu, mais le film Chez nous du Belge Lucas Belvaux fait déjà polémique. Le long-métrage, qui doit sortir le 22 février, serait « une honte », « un joli navet […] clairement anti- Front national », a spoilé Florian Philippot le 1er janvier, un mois et demi avant la diffusion.

Chez nous raconte l’enrôlement d’une infirmière habitant le nord de la France dans un parti d’extrême-droite, le « Bloc patriotique », dont les points communs avec le Front national sont effectivement nombreux, à commencer, sur un plan strictement esthétique, par le carré blond de la présidente du parti fictif, interprétée par Catherine Jacob.

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Le Front national n’a pas apprécié le clin d’œil, alors que le film sortira en salles dans les dernières semaines de la campagne présidentielle. Mais ce type de politique-fiction peut-il vraiment influencer le résultat d’une élection ?

« L’art pour l’art »

Contrairement aux Etats-Unis, où la tradition de la fiction politique est plus ancienne (voir par exemple les films d’Oliver Stone, ou les séries The West Wing et House of Cards), la France a mis du temps pour s’adonner au mélange des genres : « C’est venu avec la désacralisation de la fonction, se rappelle Régis Dupont, sociologue du 7e art, auteur d'Une histoire politique du cinéma. Ce n’est pas un sujet facile, mélanger cinéma et politique déplaît à beaucoup de gens, à commencer par les critiques. »

La faute à une pudeur hexagonale, estime-t-il : « En France, nous sommes encore beaucoup dans "l’art pour l’art" [slogan de Théophile Gautier affirmant que l’art n’a pas pour objectif d’être didactique]. On considère que l’art ne se mélange pas avec le "trivial", que ce soit la politique, le social, etc., qu’il doit rester pur de toute considération sociétale. »

Un film critique du FN sorti… en avril 2002

Les exemples antérieurs à Chez nous existent pourtant. Michel Cadé, président de la cinémathèque Jean-Vigo de Perpignan, également historien du mouvement ouvrier, énumère quelques précédents français : du Président (1961), avec Jean Gabin et ses poissons volants, à L’Exercice de l’Etat (2011) de Pierre Schroeller, en passant plus récemment par la série Baron Noir. Mais ces cas restent particuliers. « Il n’y a pendant longtemps quasiment pas eu de films de ce type. La politique au cinéma, c’était une affiche de campagne dans le décor par-ci, une petite phrase par-là, mais jamais rien de frontal. La description de fond des coulisses du monde politique était souvent légère », détaille l’historien du cinéma.

Reste un exemple qui résonne étonnamment avec l’actualité. Le 17 avril 2002, quelques jours avant le premier tour de l’élection présidentielle, Féroce de Gilles de Maistre investissait les salles françaises. Ce thriller avec Samy Naceri dans le premier rôle racontait l’infiltration d’un fils d’immigré au sein d’un parti très inspiré, déjà, par le Front national. « Le film essayait de démonter l’image de respectabilité que voulait se construire le FN. Chez Nous n’invente rien, il y a un écho entre ces deux films », selon Régis Dubois.

« Ce type de politique-fiction prêche surtout des convertis »

Le Pen père avait porté plainte pour « diffamation et appel au meurtre ». Il avait été débouté, mais la mauvaise publicité qu’était censée lui faire ce film ne l’avait pas empêché d’être au second tour du scrutin face à Jacques Chirac. « Il mélangeait les codes du thriller et du cinéma politique. Ce n’était pas un chef-d’œuvre, mais c’était l’un des premiers sur ce thème, à vouloir frapper là où ça fait mal », ajoute le sociologue.

Alors pourquoi Florian Philippot monte-t-il sur ses grands chevaux, quitte à offrir une publicité inespérée au long-métrage de Lucas Belvaux ? « C’est typique de sa stratégie. Il fonce bille en tête pour qu’on en discute, sans même l’avoir regardé », commente Nicolas Lebourg, historien spécialiste du FN. On l’a vu, Féroce n’avait pas empêché Jean-Marie Le Pen de connaître son plus grand succès politique. « Il avait fait un bide en salles. Ce type de politique-fiction prêche surtout des convertis », souffle Régis Dubois. Même résultat pour Chez nous ? « Les frontistes n’étaient pas allés voir Féroce, ils n’iront probablement pas voir celui-ci », conclut-il.