Elections: «13 millions de personnes sont gênées en France dans leur droit de vote»

INTERVIEW Etudiants, cadres et précaires inscrits loin de leur commune votent moins que les autres...

Propos recueillis par Coralie Lemke

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La queue est longue pour s'inscrire juste avant le 31 décembre, comme ici à Paris (XIIIe).

La queue est longue pour s'inscrire juste avant le 31 décembre, comme ici à Paris (XIIIe). — V. CAPMAN/SIPA

 

Céline Braconnier

Ils doivent prendre le train, la voiture ou traverser leur ville en transports en commun pour pouvoir voter. Plus de 6,5 millions de personnes sont concernées par la mal-inscription, c’est-à-dire qu’elles ne sont pas inscrites dans le bureau de vote le plus proche de chez elles. Un facteur déterminant pour l’abstention à une élection. Or il ne reste plus qu’un mois pour faire la démarche avant la présidentielle 2017. Décryptage de ce phénomène avec Céline Braconnier, coauteur de la Démocratie de l’abstention, spécialiste de la mal-inscription en France et directrice de Sciences Po à Saint-Germain-en-Laye.

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Qui sont les mal-inscrits aujourd’hui en France ?

Ils ont un profil sociologique très différent de ceux qui sont non-inscrits. Les mal-inscrits sont les étudiants qui sont encore inscrits chez leurs parents, les cadres qui ont été mutés, les catégories sociologiques supérieures. Mais on compte aussi les précaires, qui sont régulièrement expulsés de chez eux et qui doivent déménager. En revanche, les non-inscrits sont plutôt des jeunes sans diplômes, des ouvriers ou des employés du secteur tertiaire fragiles et des personnes d’origine étrangère.

En 2012, la France comptait 6,5 millions de mal-inscrits. Ce chiffre est-il toujours d’actualité ?

Oui et on est même au-dessus. Pour mieux comprendre ce chiffre, il faut savoir que 7,2 millions de personnes sont inscrites mais dans une commune autre que dans celle où elles résident. Ajoutées à cela, 2 millions de personnes sont inscrites dans leur ville de résidence mais dans le mauvais bureau de vote. Je pense par exemple à des parisiens qui doivent traverser la ville en métro pour aller mettre leur bulletin dans l’urne. En comparaison, 3,5 millions de personnes ne sont pas inscrites du tout sur les listes électorales. En tout cela fait donc 13 millions de personnes qui sont gênées dans leur droit de vote.

Quel effet la mal-inscription a-t-elle sur la participation au vote ?

Plus on est mal inscrit, moins on vote. En 2012, seules 10 % des personnes inscrites dans le bureau de vote le plus proche de chez elles ne sont pas allées voter, ni à la présidentielle, ni aux législatives. Pour les personnes mal inscrites dans leur propre commune, l’abstention montait à 14,5 %. C’est déjà un obstacle suffisant au vote. Et elle était de plus de 28 % pour les citoyens mal-inscrits en dehors de leur commune. On entend souvent dire que les Français sont désenchantés mais en réalité ils se mobilisent massivement. En revanche, ils sont surtout très mal inscrits.

Cet été, une loi visant à faire baisser l’abstention a été votée. Elle doit rallonger le délai d’inscription sur les listes électorales. Où en est-on ?

Cette loi du 19 juillet 2016, qui sera appliquée au plus tard en 2019, est porteuse de plusieurs réformes. D’une part, les citoyens devenus Français par acquisition bénéficieront de l’inscription d’office. Par ailleurs, on pourra s’inscrire sur les listes jusqu’au 6e vendredi avant le scrutin. Soit environ les mois d’avril/mai.

Quel serait l’impact de ce changement de date ?

Quand on est issu d’une famille qui n’est pas très politisée, on risque plus souvent de passer à côté de la date de clôture des inscriptions. La démarche administrative paraît très rébarbative. Alors que si l’inscription est possible jusqu’au printemps, le climat est différent. On parle de l’offre politique à la télévision, les candidats ont eu le temps de faire campagne, on y voit déjà plus de sens.

L’organisation de primaires à droite et à gauche peut-elle faire bouger les chiffres de l’abstention selon vous ?

Lors de la primaire de la droite, seules 10 % des personnes inscrites sur les listes électorales se sont déplacées pour choisir le candidat des Républicains. C’est une réussite, mais pour une primaire. Les catégories populaires restent dures à mobiliser. Elles ont peu voté lors de ce scrutin. Reste à voir si la gauche peut mobiliser autant pour sa primaire organisée en janvier.