Lionel Jospin dans l'émission Carnaval de Patrick Sébastien en 1984.
Lionel Jospin dans l'émission Carnaval de Patrick Sébastien en 1984. - BENAROCH/SIPA

Bientôt un président français dans une émission de téléréalité ? L’image peut faire sourire, mais de l’autre côté de l’Atlantique, c’est une réalité. Les Américains ont récemment pu observer Barack Obama manger les restes d’un repas d’ours en Alaska avec l’aventurier Bear Grylls. Cette émission, diffusée mercredi soir sur D8, visait à faire passer un message sur le changement climatique. Une mise en scène difficile à imaginer dans l’hexagone, où les politiques sont régulièrement critiqués pour leur passage dans les émissions d’infotainment, à l’image de Manuel Valls samedi sur le plateau de On n’est pas couchés.

Les Américains ont l’habitude de voir les politiques faire le show

« Personne, hormis quelques Républicains, n’a reproché au président cette émission. On a considéré qu’il était dans son rôle. La mise en scène médiatique du politique est très valorisée aux Etats-Unis », remarque Thomas Snégaroff, historien spécialiste du pays. « Les Américains ont l’habitude de voir les politiques faire le show. Souvenons-nous, déjà, des causeries au coin du feu du président Roosevelt dans les années 30 ».

En France, la culture politique semble différente. « On a bien quelques exemples similaires depuis les années 1980. Le passage de Jacques Chirac ou Lionel Jospin chez Patrick Sebastien. Ou les fameuses interviews de Thierry Ardisson », remarque Christian Delporte, historien et spécialiste de la communication politique. « On accepte l’infotainment, mais on a du mal à accepter la politique spectacle, le mélange des genres. On garde une vision sacralisée de la parole politique », précise-t-il.

« Un bon candidat est celui avec lequel on a envie de boire une bière »

« Dans la culture démocratique américaine, on veut connaître les personnalités dans leur intimité. Un bon candidat est celui avec lequel on a envie de boire une bière. Les émissions sont de nature à créer ce lien de sympathie, de personne à personne, au-delà du discours politique », développe Thomas Snégaroff. Résultat : dans la campagne présidentielle actuelle, les candidats investissent les plateaux, pour tenter quelques pas de danse ou jouer la comédie.

« Avec le développement des late shows, ces scènes se multiplient, mais elles existent depuis longtemps. Bill Clinton avait lancé son image nationale en jouant du saxophone à la télévision en 1988 », rappelle l’historien.

« La politique est devenue un élément du show »

« L’humour, et surtout l’autodérision sont une exigence pour les candidats. Hillary Clinton s’en sert particulièrement aujourd’hui pour casser son image de froideur, d’intellectuelle distante », assure Thomas Snégaroff. « Non seulement les politiques font des sketchs, mais ils sont parfois acteurs de l’émission. Il y a un vrai travail d’écriture sur les vannes, la répartie, et des répétitions. La politique est devenue un élément du show, surtout en période électorale », poursuit le spécialiste des Etats-Unis.

Les talk-shows français s’inspirent de plus en plus des émissions américaines. Les politiques français sont ainsi régulièrement confrontés à des humoristes sur les plateaux ou assis à côté de stars du show-business qui les prennent à partie. Certains n’hésitent pas à dévoiler des indiscrétions sur leur vie privée. Seront-ils bientôt contraints de jouer et chanter à la télévision le samedi soir ? « Dans les années 90, on suivait la voie américaine, mais depuis quelques années, j’ai l’impression qu’il y a un coup d’arrêt », estime Christian Delporte.

« La monarchie républicaine française garde une certaine sacralité du pouvoir. Le politique doit être capable de prendre de la hauteur. La défiance terrible à l’égard des politiques n’arrange rien », précise-t-il. Selon un Sondage OpinionWay pour le Cevipof, seuls 1 % des Français disent éprouver de l’« admiration » pour la classe politique.

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