Stratégie réfléchie de communication ou expressions banalisées, la candidate socialiste multiplie dans ses discours les références à l’ancien président américain
Si Ségolène Royal est parfois comparée ici ou là à Jackie Kennedy pour ses tenues vestimentaires, ses discours louchent davantage vers ceux de son ancien mari, John Fitzgerald Kennedy. C’est ainsi qu’à peine investie par son parti dans la course présidentielle, elle lançe aux Français le 19 novembre 2006 à Melle, dans les Deux-Sèvres : « Rassemblez-vous, mobilisez-vous, demandez-vous ce que vous pouvez faire pour notre pays ». Des termes proches de ceux du président américain qui déclarait le jour de son installation à la Maison Blanche en janvier 1961 : « Ne vous demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, mais demandez-vous ce que vous pouvez faire pour votre pays ».
La candidate socialiste récidive la semaine dernière en Chine, cette «nouvelle frontière pour nous» que « nous devons regarder avec beaucoup d’esprit de conquête». Des propos qui, encore une fois, résonnent avec ceux de JFK. Le 25 mai 1961, — alors lui aussi candidat à la présidentielle — il lançait son concept de «New Frontier».
Une stratégie de communication
Hasard linguistique ? «Certainement pas, répond Frédéric Maillard, dirigeant d’une société de conseil en communication politique. Cela correspond à une stratégie pour une candidate qui souhaite incarner une nouvelle race de politique, comme Kennedy à son époque. Cela a fonctionné pour lui outre-Atlantique, alors pourquoi pas pour elle?». «Ce qui est sûr, c’est qu’elle ne l’a pas trouvé toute seule», indique ce professionnel de la communication qui lâche comme potentielle initiatrice le nom de Nathalie Rastoin, directrice générale de l’agence de pub Ogilvy et conseillère image de Ségolène.
«C’est très malin de parler de ‘nouvelle frontière’ car pour le quidam, cela évoque davantage l’image agréable du groupe de voyages de Jacques Maillot, avance-t-il. Ségolène Royal fait ainsi d’une pierre deux coups ». Va-t-elle revendiquer l’héritage de JFK ? «Elle n’en a pas besoin, les commentateurs vont le faire pour elle», répond Frédéric Maillard qui estime que le président américain « permet de lier le modernisme et une certaine forme de virilité » qui fait actuellement défaut à la candidate socialiste.
Seul bémol selon lui, la référence subliminale à Kennedy manque cruellement d’originalité. «Avec ses formules et ses sourires, Jean Lecanuet a déjà largement usé la ficelle ainsi que Jacques Chaban-Delmas et sa politique de ‘Nouvelle Société’. Même Valéry Giscard d’Estaing, dans une certaine mesure, a repris l’héritage. Il faut dire qu’il était plus moderne de se revendiquer de JFK que de Richard Nixon ! ».
« Jeune et attractive, produit de l’élite mais incarnation de la rupture »
James Graff, directeur du bureau de l’hebdomadaire américain «Time» à Paris, égrène lui aussi une série de similitudes. Comme Kennedy, Ségolène est plutôt jeune et attirante physiquement. Comme lui, elle est un pur produit de l’élite mais réussit malgré tout à incarner une sorte de rupture. Comme lui encore, elle n’a pas vraiment de programme précis mais le public l’aime malgré tout. « Au début des années 60, le parti démocrate était composé essentiellement de protestants conservateurs du sud. JFK était, lui, un catholique libéral du nord. Très indépendant donc par rapport à la ligne démocrate, il a réussi à établir un lien direct avec les électeurs sans passer par les cadres de son parti, note-t-il. Ségolène veut faire la même chose ».
Ce qu’a représenté Kennedy aux Etats-Unis, c’est une vision optimiste de l’avenir. «Et c’est aussi ce dont a besoin la France aujourd’hui, ajoute le journaliste. Aux Etats-Unis, celui qui est considéré comme l’héritier de Kennedy est le sénateur démocrate de l’Illinois, Barack Obama, dont le dernier best-seller s’appelle ‘L’audace de l’espoir’ (The audacity of hope). Une appellation pas très éloignée du ‘Désirs d’avenir’ de Ségolène », remarque astucieusement James Graff. Barack Obama, que Ségolène Royal tenterait justement de faire venir en France dans les semaines à venir pour qu'il la soutienne, a révélé le journaliste Jean-Michel Apathie vendredi, au Grand Journal de Denisot sur Canal+.
Reste, selon James Graff, que Ségolène « rejette les Etats-Unis » et qu’elle lui a déjà confié qu’elle «nourrissait des réserves par rapport à ce que la France aurait à apprendre de l’Amérique». Et a fortiori de l’un de ses anciens dirigeants.« Des expressions dans le domaine public »
Interrogée elle aussi sur le parallèle, Sophie Bouchet-Peterson, l’une des conseillères les plus proches de Ségolène Royal, se dit «surprise» par le rapprochement. « Toutes ces expressions de Kennedy sont tombées dans le domaine public au même titre que le ‘J’ai fait un rêve’ de Martin Luther King », s’insurge-t-elle. «Leur emprunt ne témoigne d’aucune allégeance – ni d’hostilité d’ailleurs – à la personnalité qui les a utilisées en premier». Pour elle, parler de nouvelle frontière est « juste une façon de dire qu’il faut dégager l’horizon et prendre l’avenir à pleines mains ».
« Il ne faut surtout que ces paroles fassent écran à la pensée structurante du ségolisme dont les concepts fondamentaux sont bien davantage ‘l’ordre juste’, ‘la sécurité durable’ ou la ‘juste autorité’ », affirme-t-elle avec aplomb. Avant de reconnaître, du bout des lèvres, que Kennedy est quand même « bien fréquentable ».