Claire Nouvian, fondatrice de l'association Bloom, milite pour la protection des fonds marins.
Claire Nouvian, fondatrice de l'association Bloom, milite pour la protection des fonds marins.

Propos recueillis par Audrey Chauvet

Il y a quelques années, l’empereur était à la mode sur les étals des poissonniers. Ce poisson, qui vit à plus de 1.000 mètres de fond, a aujourd’hui quasiment disparu à cause de la pêche intensive dont il a été l’objet. Et avec lui, nombre d’organismes marins ont été hachés menus par les chaluts des bateaux de pêche. Pour préserver la diversité biologique des abysses, Claire Nouvian a fondé l’association Bloom et donnera mercredi soir une conférence à l’Institut océanographique de Paris pour présenter les impacts écologiques et socio-économiques de ces pêches.

Pourquoi la pêche en profondeur est-elle une menace pour l’environnement?

 La pêche profonde est l’activité humaine la plus destructrice pour les fonds marins. Des études scientifiques ont démontré qu’elle détruisait la vie sur une surface 3.000 fois plus importante que toute autre exploitation des fonds. Majoritairement faite avec des chaluts, ces grands filets qui raclent les fonds, elle tue tous les organismes qui y vivent et arrache les coraux ou les éponges. C’est une arme de destruction massive. 

Que pêche-t-on à ces profondeurs?

On pêche la lingue bleue, le sabre noir, le grenadier de roche, certains requins… Chaque fois que l’on mange ces poissons, on peut être sûr que d’autres espèces menacées ont été attrapées. Je pense notamment aux céphalopodes comme les attachants poulpes à oreille, appelés Dumbo octopus en anglais, qui pondent dans les récifs de corail. Mais l’immense diversité biologique des profondeurs n’est pas concentrée sur les récifs coralliens, elle est partout et il n’y a pas que la mégafaune qui souffre.

Faut-il complètement interdire cette pêche pour préserver les espèces marines?

Il y a un compromis à trouver. Il faut se demander à qui profite cette pêche et si elle a une justification sociétale. En y regardant de plus près, on se rend compte qu’elle ne concerne qu’une dizaine de bateaux en France, de trois entreprises, qui représentent moins de 1% des captures françaises.  Vaut-il mieux protéger ces sociétés ou l’intérêt de l’ensemble de l’humanité ?

Cela n’aurait donc pas de graves conséquences économiques d’interdire cette pêche?

Il n’y en a jamais eu énormément en France, grâce aux quotas mis en place à partir de 2003, mais surtout parce que les sociétés ont fait faillite avant. En effet, la plupart des bateaux ont ciblé l’empereur sans connaître son mode de vie, provoquant une extinction rapide de l’espèce et la fermeture de la pêche. D’autre part, la pêche se pratiquait à l’ouest de l’Irlande et au nord-ouest de l’Ecosse, ce qui demandait une grande dépense de carburant pour y aller, d’autant plus qu’il s’agit de gros bateaux qui doivent tracter un équipement très lourd. Il leur fallait environ 7.000 litres de gasoil par jour pour faire avancer tout ça, et donc très rapidement, cette pêche n’a pas été rentable. Elle est néanmoins encore pratiquée en Nouvelle-Zélande, en Espagne, un peu en France, au Japon et en Corée.

Quelles solutions ont été envisagées pour moins impacter l’environnement?

Les pêcheurs tiennent un double discours: la flotte de pêche d’Intermarché a annoncé avoir modifié les chaluts pour réduire leur empreinte sur les fonds, mais c’est surtout pour réduire la consommation de gasoil. Ils ont raccourci les filets de 4 mètres et ont agrandi les mailles soi-disant pour réduire les rejets, mais en réalité ils se sont inspirés de tests faits par d’autres chalutiers pour réduire la résistance du filet dans l’eau et donc la consommation de gasoil. Mais le chalut reste très lourd et détruit tout sur son passage.