Les bonnes années, d'immenses vagues de couleurs recouvrent des pans du désert considéré le plus aride de la planète: c'est le «désert fleuri» du nord Chili, à la fois célèbre et méconnu, et au millésime 2011 spectaculaire. Sur les flancs d'une montagne au sommet embrumé, on croit d'abord apercevoir des traînées de neige. En réalité, c'est un impressionnant tapis de fleurs blanches qui s'étale à perte de vue. A mesure que l'on avance, le blanc passe au jaune, puis au bleu, au rouge, à l'orange.

Il n’y avait pas eu autant de fleurs depuis 1989

La route menant au Parc Llanos de Challe, aux portes du désert d'Atacama à 600 km de Santiago, déroule ses coloris sans fin. Partout, des fleurs émergent du sable, envahissent les cactus, s'accrochent à la roche. Les mécanismes du «désert fleuri» restent mal connus. On sait qu'El Nino, le phénomène climatique balayant les côtes Pacifique de l'Amérique du Sud tous les 6-7 ans, apporte les pluies nécessaires à la germination des bulbes et rhizomes, qui peuvent rester des décennies en «latence». «C'est une année exceptionnelle, il a plu plus de 50 millimètres. Les fleurs commencent à pousser à partir de 15 mm par an, mais cette année toutes les espèces sont sorties», explique à l'AFP Carla Louit, directrice du parc.

Le volume de pluies est la clef, mais ne fait pas tout. Encore faut-il qu'elles surviennent à intervalles réguliers, ni trop fortes ni trop éparses, et que des gelées ne viennent pas couper la germination pendant l'hiver austral. Si ces conditions sont réunies, le désert fleuri peut durer de septembre à décembre. «La dernière fois qu'il y a eu autant de fleurs, c'était en 1989. Depuis il y a eu des déserts fleuris, mais jamais comme celui-là», s'émerveille le père Lucio, curé d'un village voisin et botaniste amateur.

Un parc national pour protéger les 200 espèces de fleurs

Le parc national a été créé en 1994 pour protéger cet écosystème de l'intense activité minière dans la région. «Nous avons plus de 200 espèces de fleurs endémiques, qui ne poussent nulle part ailleurs au monde, dont 14 en danger d'extinction», précise Yohan, un garde du parc, qui déplore les pratiques de certains visiteurs. «Des gens les arrachent pour les emmener chez eux pensant qu'elles vont pousser, évidemment elles ne poussent jamais. Et quand on arrache un bulbe, il est perdu pour le désert».

L'arrachage menace les plus rares, comme l'emblématique Griffe du Lion (Leontochir Ovallei), une grosse fleur rouge évoquant le rhododendron, et qui marque l'apogée du «désert fleuri». «Elle est la dernière à fleurir car ses bulbes sont enterrés très profond, et il faut qu'il tombe beaucoup d'eau avant qu'elle commence à sortir», explique le père Lucio. «Elle est monotypique, c'est la seule représentante de son espèce sur terre. Vous vous rendez compte?», dit-il visiblement ému.

Pas assez de fonds pour étudier la biodiversité du parc

Les moyens manquent pour surveiller le parc, avec «cinq gardes en tournées de deux pour plus de 45.000 hectares», signale Louit. L'accent est donc mis sur la sensibilisation des visiteurs à l'entrée du parc, et des sessions d'éducation environnementale de groupes d'écoliers. Mais l'ennemi N.1 du désert fleuri est sa méconnaissance et... son incertitude. «Il existe peu d'études intégrales sur le désert fleuri, juste des études ponctuelles sur certains de ses éléments», explique Carla Louit. «Il n'y a pas de fonds pour étudier un phénomène aussi sporadique».

Or sans données scientifiques, un plan de conservation est difficile. «On ignore tout par exemple du rôle des transferts entre les eaux de brume côtière et le désert, des phénomènes de ruissellement qui en découlent, au moins aussi importants que les précipitations directes». Et puis, comment sensibiliser un public qu'on ne peut garantir? A peine 1.200 touristes chiliens et 64 étrangers se sont enregistrés cette année. «Comme on ne peut anticiper la floraison que quelques mois à l'avance, difficile de cibler les touristes étrangers», se désole Louit.

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