Un rhinocéros du parc de Thoiry, dans les Yvelines.
Un rhinocéros du parc de Thoiry, dans les Yvelines.

Audrey Chauvet

Plus chère que la cocaïne: la poudre de corne de rhinocéros a atteint en 2011 des prix frôlant les 70.000 euros le kilo. Et les cornes se négocient entre 25.000 et 200.000 euros selon leur taille, d’après l'organisation policière européenne Europol. De quoi aiguiser les convoitises des trafiquants, qui s’attaquent aux musées pour revendre la poudre de corne, aux vertus soi-disant aphrodisiaques, sur le marché asiatique. Alors que les pays africains tentent de lutter contre la recrudescence du braconnage, qui tue des centaines de rhinocéros par an, les musées et zoos européens tentent de se protéger des voleurs de cornes.

Des copies en vitrine, les vraies cornes à l’abri

En France, les voleurs ont fait leur apparition en mars dernier: le Muséum de Rouen s’est fait dérober une corne de rhinocéros noir de 8 kilos, datant de 1830. Une «valeur patrimoniale inestimable» pour Sébastien Minchin, le directeur du Muséum. Les voleurs n’ont pas hésité à casser une vitrine en pleine journée, pendant les heures d’ouverture du musée. «Nous avons été les premiers, mais dans les semaines qui ont suivi, les vols se sont multipliés», explique-t-il. En juillet, c’était au tour du Muséum de Blois (Loir-et-Cher) de se faire subtiliser une tête de rhinocéros naturalisée d’une centaine de kilos. «Cette tête avait une valeur de 40 à 50.000 euros, estime Jean-Louis Pointal, directeur du Muséum de Blois. Elle a été retrouvée fin août dans un champ, en très mauvais état. Les cornes avaient été arrachées.»

«Nous avions été alertés après des vols à Bruxelles, mais nous étions dans l’incapacité de déplacer la tête de rhinocéros. On prend en général moins de précautions dans les muséums que dans les musées d’art», reconnaît Jean-Louis Pointal. Pour que la menace soit prise au sérieux, Europol à appelé les musées et zoos européens à renforcer les dispositifs de surveillance. Depuis, «nous avons pris des mesures de protection des collections, témoigne Anick Abourachid, chargée de conservation au Muséum national d’histoire naturelle, à Paris. Nous allons remplacer les cornes en exposition par des moulages».

Des rhinocéros sous vidéo-surveillance

Si les voleurs s’en sont pour l’instant pris aux rhinocéros morts, les zoos craignent aussi pour leurs pensionnaires en chair et en os. Le zoo de Thoiry a ainsi mis à l’abri ses trois rhinocéros blancs. «Dans la journée, le rhinocéros se protège lui-même de son ennemi, explique le comte Paul de La Panouse, propriétaire du parc animalier. Le danger, c’est la nuit, quand ils sont dans leur maison. Nous avons donc renforcé les systèmes de surveillance, avec des caméras notamment.»  Même si «rentrer dans la maison des rhinocéros, les tuer et couper la corne à la tronçonneuse serait très compliqué», Paul de La Panouse préfère prendre ses précautions. «Nous nous sommes déjà fait voler des ouistitis en plein jour», témoigne-t-il.

Aussi efficace que de se ronger les ongles

Derrière ces vols, Europol a identifié un groupe d'Irlandais, issu du crime organisé et déjà fichés pour blanchiment d’argent et trafic de drogue. L’enquête est toujours en cours pour tenter de les arrêter. Mais les associations de défense des animaux rappellent que le problème ne s’arrête pas aux frontières de l’Europe. Alors que les rhinocéros sont inscrits sur l’annexe I de la Cites, qui interdit le commerce de ces espèces menacées de disparition,  le Fonds international pour la protection des animaux (IFAW) s’est déclaré «très préoccupé, avant tout parce que cela montre la considérable demande qui existe pour les produits issus de la faune sauvage», a réagi Céline Bienvenu, directrice d’IFAW France.

«La demande de cornes de rhinocéros alimente le massacre de rhinocéros dans les pays africains, estime Rhishja Larson, directeur du programme Saving Rhinos. Rien qu'en Afrique du Sud, près de 200 rhinocéros ont été tués entre janvier et juillet cette année. Bien que la corne de rhinocéros a été analysée rigoureusement et n'a révélé aucune propriété médicinale, elle continue d'être utilisée illégalement comme une panacée.» Constituée uniquement de kératine, comme les ongles, la corne de rhinocéros est une forme de «poils agglomérés» dont les vertus médicales n’ont jamais été démontrées. Selon une enquête réalisée par le journal britannique The Independent on Sunday, le trafic d’animaux sauvages est devenue une industrie qui brasserait près de 7 milliards d’euros par an.