L'eurodéputée Corinne Lepage lors d'une manifestation contre le nucléaire, en mars 2011 à Paris.
L'eurodéputée Corinne Lepage lors d'une manifestation contre le nucléaire, en mars 2011 à Paris. - AFP PHOTO / BERTRAND LANGLOIS

Propos recueillis par Audrey Chauvet

Elle a «pris son baluchon» et elle s’est rendue sur les lieux de la catastrophe. La députée européenne Corinne Lepage, qui suit particulièrement la question du nucléaire au Parlement européen, s’est rendue au Japon du 29 août au 2 septembre pour y rencontrer les autorités, les ONG et les associations de familles de Fukushima. Elle en revient avec des nouvelles alarmantes sur l’état de la centrale accidentée et la radioactivité à laquelle sont confrontées les populations, mais témoigne également de la possibilité d’adapter la consommation électrique d’un pays à de nouvelles contraintes et dénonce l’industrie nucléaire, incapable de faire face aux accidents dont elle est à l’origine.

Avez-vous pu vous rendre à Fukushima? Qu’y avez-vous vu?

Personne ne peut s’approcher de la centrale, mais je suis allée dans la préfecture de Fukushima. Ce que m’ont dit les autorités locales, c’est que la catastrophe est toujours en cours, on ne maîtrise rien. On sait que trois cœurs de réacteurs ont fondu mais on ne sait pas jusqu’où ils se sont enfoncés dans le sol. Il y a des stocks de boues contaminées dont personne ne sait quoi faire et le traitement de l’eau radioactive est très difficile.

Les populations sont-elles suffisamment protégées?

Le Japon a changé ses normes: alors que l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) préconise que la population ne soit pas exposée à plus d’un millisievert (mSv) au-dessus de la radioactivité naturelle, le Japon a augmenté ce seuil à 20 mSv. C’est un seuil admissible pour les travailleurs du nucléaire, mais certainement pas pour des enfants et les mères sont vent debout. Le problème, c’est qu’aucune solution ne leur est proposée: on ne sait pas décontaminer une région à une telle échelle et personne ne veut payer, aussi bien pour reloger les familles que pour indemniser les agriculteurs dont la production est contaminée. Ce qui est tragique, c’est que les autorités japonaises font ce qu’elles peuvent, mais elles ne peuvent rien.

Quel est l’avenir du nucléaire au Japon?

Toutes les personnalités m’ont confirmé qu’il n’y aurait pas de nouvelle centrale. Cela ne veut pas dire qu’on ne va pas en remettre certaines en route, mais ça signifie qu’ils veulent sortir du nucléaire. J’ai vu un pays qui s’adapte de manière remarquable: la région de Tokyo a baissé d’environ 40% sa consommation et le Japon en entier d’environ 28%. C’est extraordinaire à quel point tout le pays s’est adapté: dans le bureau du vice-ministre de l’Environnement, il n’y pas de climatisation, il n’y a pas de lumière allumée dans le ministère, on travaille en bras de chemise car il fait 38°C, il n’y a plus de grandes publicités le soir dans Tokyo et les industries sont organisées par roulement, selon les jours. Ce que souhaite le vice-ministre de l’Environnement, c’est que cette baisse puisse être maintenue et que le Japon investisse dans les énergies renouvelables.

Que faudrait-il faire aujourd’hui pour aider les Japonais?

Il faut en parler et essayer d’avoir de l’argent pour permettre à ceux qui veulent partir des zones contaminées de le faire. Les Japonais ont demandé deux milliards d’euros à Tepco, l’exploitant de la centrale de Fukushima, mais ça va coûter beaucoup plus. Si on abaissait le seuil admissible d’exposition à 10 mSV au lieu de 20, ce seraient encore 80.000 personnes qui devraient être évacuées. Je vais poser la question à l’Union européenne pour savoir si on peut aider financièrement, mais vu la situation économique actuelle, j’ai peu d’espoir. Nous sommes face à une industrie du nucléaire qui ne peut pas s’assurer: le plafond de responsabilité est de 1,5 milliard d’euros et l’assurance d’EDF en France ne couvre que 90 millions. Ce n’est rien en cas d’accident et ça laisse le reste des coûts à la charge des Etats et de l’AIEA. Et au-delà de ce milliard et demi, on ne peut rien faire.