Boues rouges: «Je ne vais plus y chasser, les lapins ont les pattes rouges», les habitants s'interrogent sur les effets

REPORTAGE Les habitants de Gardanne et des alentours ont pris l’habitude de vivre avec la poussière rouge, mais beaucoup s’interrogent sur leur danger…

Adrien Max

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Le site de Mange-Garri entre Gardanne et Bouc-Bel-Air, recouvert de poussière rouge avec en fond la Sainte-Victoire.

Le site de Mange-Garri entre Gardanne et Bouc-Bel-Air, recouvert de poussière rouge avec en fond la Sainte-Victoire. — Boris Horvat / AFP

  • Beaucoup d’habitants de Gardanne s’interrogent sur dangerosité des boues rouges et critiquent le manque d’information.
  • A Bouc-Bel-Air, des parents se mobilisent pour demander des études scientifiques indépendantes.
  • Tous veulent des preuves scientifiques pour prouver la dangerosité, ou non, des boues rouges.

Des panneaux de direction gris à la place de la traditionnelle couleur blanche, comme pour cacher la poussière rouge. En arrivant à Gardanne, dans les Bouches-du-Rhône, les couleurs sautent aux yeux. Gris, donc, pour les panneaux, et rouge pour les façades. La raison ?  L'usine Altéo, présente dans cette petite ville de 20.000 habitants depuis 1893, fut le premier lieu de production d’alumine en France.

L'imposante usine d'Altéo à Gardanne.
L'imposante usine d'Altéo à Gardanne. - Adrien Max / 20 Minutes

Ce composant – essentiel pour la réalisation d’écran de téléphone, de batteries de véhicules électriques ou d’ustensiles de cuisine – est tiré de la bauxite, une terre rouge. Problème : des boues rouges toxiques découlent de la production d’alumine et recouvrent la ville d’une poussière de la même couleur.

L’emploi comme argument

Si pendant 60 ans, l’usine a rejetée ses boues rouges au large de Cassis créant la polémique, elle doit désormais contrôler ces rejets. Conséquence, alors que l’entreposage à ciel ouvert de ces boues avait cessé pendant la période de rejet, il est de nouveau d’actualité à Mange-Garri, entre Gardanne et Bouc-Bel-Air.

A Gardanne, les panneaux de direction sont gris.
A Gardanne, les panneaux de direction sont gris. - Adrien Max / 20 Minutes

A Gardanne, l’usine fait partie du décor depuis longtemps maintenant. « Bien sûr qu’il y a une pollution visuelle. Mais la ville s’est construite autour de l’usine, en s’installant ici les gens savaient. Je ne vais pas m’en plaindre, elle existait avant ma naissance. Surtout que la poussière, il y en a de moins en moins comparé à il y a quarante ans », considère Christophe, un habitant.

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Alexis, Yannis, Kylian et leurs copains sont au lycée et vivent aussi à côté du mastodonte. « Oui, on aimerait qu’elle ferme pour trouver un truc plus écologique et ne pas détruire le paysage. Mais en même temps, on ne connaît personne qui est tombé malade et ça donne du travail », avancent-ils. Un argument qui revient souvent.

« On n’a pas deux têtes et quatre jambes »

Michelle est confrontée au même problème que beaucoup de ses voisins. « Certains disent que ça donne de l’asthme mais rien n’est prouvé. C’est vrai que quand je vais chez ma sœur à Digne, je respire beaucoup mieux. J’irai volontiers plus souvent dans ma résidence secondaire en Aveyron, mais j’ai ma vie ici », explique celle qui vit à Gardanne depuis 44 ans.

La poussière rouge recouvre les façades des bâtiments.
La poussière rouge recouvre les façades des bâtiments. - Adrien Max / 20 Minutes

Beaucoup s’interrogent sur la dangerosité de ces poussières de bauxite, même si des signes ne trompent pas. Robert a longtemps chassé du côté de Mange-Garri où sont stockées les boues rouges. « Je n’y vais plus, les lapins ont les pattes toutes rouges », affirme-t-il.

Pourtant lui non plus ne souhaite pas sa fermeture. « J’ai grandi avec, on allait à la piscine dans l’usine juste à côté des bassins d’alumine, alors imaginez ! Heureusement qu’elle est là en termes d’emploi. Je veux plus de contrôle, moins de rejets mais sûrement pas sa fermeture », explique le maraîcher. Craint-il pour ses légumes qu’il vend sur le marché ? « Oh ! Vous savez, on n’est pas sous les vents dominants donc on ne risque rien. Regardez, on n’a pas deux têtes et quatre jambes », se rassure-t-il.

Manque de transparence

Si tout le monde s’accorde sur une chose, c’est bien le manque de transparence et d’informations. « On a beaucoup d’interrogations mais il n’y a pas de communication. Que devient l’usine ? Est ce que la poussière rouge est dangereuse ? La municipalité n’en parle pas », raconte Michelle qui connaît l’usine sous son ancien nom : Pechiney.

La poussière rouge des boues rouges recouvre les trottoirs de Gardanne.
La poussière rouge des boues rouges recouvre les trottoirs de Gardanne. - Adrien Max / 20 Minutes

Paradoxalement, c’est à Bouc-Bel-Air, à quelques kilomètres de là, que les habitants sont les plus inquiets. Le lieu de stockage de Mange-Garri domine les lieux. « J’ai pris conscience du problème lorsque les deux parents d’un élève qui habitaient à proximité sont venus m’en parler parce qu’ils souffraient d’un cancer », explique Christian Diot, directeur de l’école de la Bergerie. Il y a cinq ans environ, une sonde pour faire des relevés dans l’air avait été installée à l’école, mais les résultats n’ont rien donné de significatifs.

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« Ce que l’on demande ce sont des études scientifiques indépendantes »

Depuis, les parents d’élèves tentent de se mobiliser avec l’appui d’associations. « Lorsque je me suis installée il y a un peu plus d’un an, personne ne parlait de ce sujet. J’ai commencé à faire passer le message et les parents se mobilisent depuis septembre », raconte Virginie, maman d’élève.

Comme à Gardanne, à quelques kilomètres de là, les interrogations et le flou qui les entoure sont le plus pesants. « Ce que l’on demande ce sont des études scientifiques indépendantes pour nous apporter des réponses. Est ce que la poussière rouge est dangereuse ? Est-ce qu’il y a des particules fines, sont-elles plus dangereuses ? », s’interroge Nicolas, papa d’élève.

A quelques pâtés de maison de l’école, un habitant, qui préfère garder l’anonymat, vient de faire construire une maison flambant neuve. « Bien sûr qu’on s’est posé la question avant de construire mais au bout d’un moment il faut y aller. Et vous savez, Marseille ce n’est pas mieux avec la pollution des bateaux de croisières », tente-t-il de se rassurer. Ici beaucoup espère que les analyses ne révéleront rien de trop grave : le prix des maisons pourrait s’effondrer. Quant à la santé ? C’est un autre problème.