Histoire de l’environnement: Quand le tout Paris ne parlait plus que du vélocipède

SERIE (2/3) En 1868, le vélocipède, l’ancêtre du vélo, est « la fureur du moment » pour reprendre les termes du «Petit Journal». Louis-Napoléon, l’héritier du trône, en est le premier fan et la presse en parle. Mais pas qu’en bien...  

Fabrice Pouliquen

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Une course de vélocipèdes à Prague, le 4 novembre 2017.

Une course de vélocipèdes à Prague, le 4 novembre 2017. — Okla Michal/AP/SIPA

  • En 1868, les quotidiens Le Petit Journal et Le Figaro revenaient dans leurs colonnes sur la folie du vélocipède.
  • Les deux journaux n’accordent que peu de crédits à ce nouveau mode de transports, qu’ils voient au mieux comme un jouet pour enfant. Le Petit Journal reprend même l’avis de médecins qui dit le vélocipède dangereux pour la santé.
  • Malgré ces charges, le vélocipède, puis la bicyclette, continueront leur ascension dans les années qui suivent jusqu’à connaître une période faste dans l’entre-deux-guerres.

Pendant les vacances de Noël, 20 Minutes revient sur les « premières fois » qui ont marqué l’Histoire de l’environnement en partenariat avec Retronews, le site de presse de la Bibliothèque nationale de France. Aujourd’hui, retour sur l’arrivée du vélocipède.

« C’est la fureur du moment, c’est le point d’arrêt de la voie publique-, c’est la préoccupation des cochers et le souci des piétons ?- On en rencontre au bois, sur les boulevards, dans les rues… » Alors, qui suis-je ? Ou plutôt de quoi peut bien parler l’article du Petit Journal du 5 juillet 1868 qui commence par ces quelques lignes ?

De la voiture ? Raté… On est vingt ans trop tôt. Du train ? Il n’avait déjà plus rien d’extraordinaire cette année-là. Non, non, en 1868, c’est bien le vélocipède, ancêtre de nos vélos qui fait fureur.

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« On ne s’occupe que du vélocipède »

Le Petit Journal n’est pas le seul quotidien à se faire l’écho de cette mode. Quelques semaines plus tard, Le Figaro, dans sa chronique parisienne, s’étonnait à son tour qu’« aux quatre coins de la machine ronde, on ne s’occupe que du vélocipède ». Pourtant, une rapide recherche en ligne nous apprend que le vélocipède a été conçu cinquante ans plus tôt dans la région de Mannheim, en Allemagne, par le baron Karl Drais.

Mathieu Flonneau, historien spécialiste des mobilités à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, explique très bien cette faille temporelle : « En 1817, le baron Karl Drais a inventé la draisienne, commercialisé en France sous le nom vélocipède mais encore très loin de ce que nous appelons vélo, explique-t-il. Certes, la machine à deux roues et un guidon, mais pour la faire avancer, il n’y a pas de pédales, il faut pousser sur le sol avec ses pieds. » Bref, la draisienne est l’équivalent de nos trotteurs pour bébé. Elle permettait certes d’aller plus vite en descente, mais pas de quoi pour autant déchaîner les passions.

L’héritier du trône surnommé Vélocipède IV

Il faudra attendre 1861 que, pressé par l’un de ses fils, Pierre Michaux, serrurier lorrain, ait l’idée d’ajouter des manivelles en opposition sur l’axe de la roue avant des draisiennes. Des pédales autrement dit. La Michaudine était née. « En 1867, Pierre Michaux fonde alors la Compagnie parisienne des vélocipèdes et connaît très vite un joli succès, raconte Jacques Seray, historien du vélo, auteur de Deux Roues, la véritable histoire du vélo. Très vite arrivent les premiers articles et les premières courses inspirées du monde hippique avec des paris lancés et des concurrents habillés comme des jockeys. » Le vélocipède est aussi porté à cette époque par un ambassadeur très influent : le fils de Napoléon III en personne. « Il était surnommé Vélocipède IV à force de vouloir convertir toute la cour au vélocipède », raconte Jacques Seray.

« Dangereux » et mauvais pour la santé ?

N’imaginez pas pour autant une profusion de michaudines dans les villes et les campagnes françaises. En 1868, le vélocipède est encore un bien de luxe, accessible qu’à une classe aisée. Et puis, si on parle beaucoup du vélocipède, ce n’est pas toujours en bien. Les deux papiers du Figaro et du Petit Journal n’apportent pas beaucoup de crédit à l’ancêtre du vélo et n’y songent jamais comme une solution de transport du quotidien.

Railleur, Le Figaro estime tout juste que le vélocipède devrait être abandonné « aux seuls employés de la poste qui en ont besoin ». Il s’alarme sinon qu’on puisse un jour remplacer l’enseignement du grec dans les lycées par des cours de vélocipèdes, comme la rumeur le disait en 1868.

« De nos jours, avec l’omnibus américain qui traîne, sur des rails de fer, quarante voyageurs à la fois, le vélocipède ne sera […] qu’un joujou de plus dans les mains des grands enfants », écrit pour sa part Le Petit Journal avant de lister tous les défauts qu’on prête à la michaudine : Pas facile à arrêter, peu pratique dans les montées, guère plus dans les descentes, dangereux (Le Petit journal signale des premières chutes) et pas si bon pour la santé. « A ses débuts, des médecins déconseillaient en effet la pratique du vélocipède, en particulier aux femmes car potentiellement responsable de fausses couches et de dysfonctionnement des appareils génitaux », explique Mathieu Flonneau.

Une ascension irrésistible

L’historien de la mobilité invite alors à se remettre dans le contexte de l’époque. « Nous avons toujours un rapport à l’innovation qui est craintif et excessif et cela l’était encore plus en 1868 dans une société où les biens de consommation n’étaient pas aussi diffusés qu’aujourd’hui. Non seulement le vélocipède est nouveau, mais il représente aussi une première individualisation de la vitesse. Et celle-ci terrifie au départ. »

Malgré tout le vélocipède continuera son ascension. « Comme pour l’automobile quelques années plus tard, il deviendra peu à peu un objet de distinction sociale pour les gens aisés, poursuit Mathieu Flonneau. Au vélocipède est associée une mode vestimentaire, mais aussi des usages et des comportements. » En parallèle les courses se développent et une presse spécialisée émerge. Jacques Seray évoque ainsi un premier Paris-Rouen organisé dès 1869 et bouclé en une douzaine d’heures ou la naissance du quotidien Le Vélo en 1892.

Surtout, la machine ne cesse de s’améliorer : « l’invention de la chaîne et des pignons permettent d’installer le pédalier sous la selle, reprend Jacques Seray. Est aussi introduit peu à peu le pneumatique avec chambre à air, ce qui apporte plus de confort à la pratique. » Ajoutez à ça des prix qui baissent aux débuts des années 1900 et vous obtenez une véritable démocratisation du vélo.

L’âge d’or dans l’entre-deux-guerres

Jacques Seray situe toutefois le véritable âge d’or de la bicyclette dans l’entre-deux-guerres. Adoptée par les classes populaires, elle n’est plus seulement cantonnée à un objet de loisir mais devient un mode de transport à part entière. « Le principal même pendant la Seconde guerre mondiale », précise-t-il.

Puis, patatras ! L’arrivée des solex et autres cyclomoteurs puis la démocratisation rapide de l’automobile durant les « Trente glorieuses » plongeront le vélo dans un relatif l’oubli. Il faudra attendre les années 1970 pour que certains pays-Allemagne, Pays-Bas, Danemark…- prennent conscience de cet effondrement et provoquent, via des choix de politique publique, une réaffirmation progressive du vélo, observe le think-tank La Fabrique Ecologique dans une note de février 2017 sur la pratique du vélo en France.

Le vélo en passe d’être réhabilité ?

Le vélo est désormais sur une bien meilleure pente. « Il faut arrêter de le regarder avec condescendance en considérant que c’est un sujet mineur », glissait ainsi Elisabeth Borne, ministre des transports, en conclusion des Assises de la mobilité, le 13 décembre, avant de lancer un grand plan vélo pour l’année 2018. Il n’y a plus grand monde en tout cas pour dire la bicyclette mauvaise pour la santé, on la considère même plutôt comme outil efficace pour lutter contre la sédentarité. Et à l’heure où les villes veulent promouvoir des modes de transports plus sobres en termes d’émissions de C02, le vélo a forcément sa carte à jouer.

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De là à ce que la petite reine connaisse un nouvel âge d’or ? « Il y a une redécouverte du vélo oui, estime Mathieu Flonneau. Mais l’idée qu’on puisse passer d’un tout voiture à un tout vélo est à mon avis pure illusion. »