Histoire de l'environnement: Quand les poubelles arrivaient en ville et faisaient trembler les chiffonniers parisiens

SERIE (1/3) En 1883, le préfet Eugène Poubelle impose le ramassage des ordures à Paris dans des récipients à couvercle. Les premières poubelles qui, à l’époque, étaient loin de satisfaire tout le monde…

Fabrice Pouliquen

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Une personne traverse devant un alignement de poubelles bien remplies le 11 juin 2016 en plein grève des éboueurs (Photo illustration).

Une personne traverse devant un alignement de poubelles bien remplies le 11 juin 2016 en plein grève des éboueurs (Photo illustration). — WITT/SIPA

  • En 1883, le préfet de la Seine Eugène Poubelle impose le ramassage des ordures à Paris dans des conteneurs à couvercle fermé.
  • Jusque-là, les ordures étaient déposées à même la rue et faisaient le bonheur des chiffonniers qui ramassaient tout ce qui était possible d’être valorisé.
  • C’est à leur secours que vole L’Intransigeant, journal d’opposition de gauche de l’époque en fustigeant cet arrêté Poubelle.

Pendant les vacances de Noël, 20 Minutes revient sur les « premières fois » qui ont marqué l’Histoire de l'environnement en partenariat avec Retronews, le site de presse de la Bibliothèque nationale de France. Aujourd’hui, retour sur l'instauration des poubelles dans Paris.

« L’ordure qu’il est urgent d’envoyer avant toutes les autres au dépotoir, c’est l’arrêté Poubelle. On y joindrait même son auteur que nous y verrions pas d’inconvénient. » Visiblement, L’Intransigeant n’usurpait pas son nom. Le 23 janvier 1884, Henri Rochefort, le directeur de la rédaction de ce journal d’opposition de gauche, n’allait en tout cas pas de main morte pour fustiger l’arrivée annoncée, à Paris, des poubelles.

L’homme à qui le journaliste souhaite le plus grand mal n’est autre que le préfet de la Seine de l’époque, Eugène Poubelle. Son arrêté, signé le 23 novembre 1883, visait à obliger les propriétaires parisiens à fournir à chacun de leurs locataires un récipient de bois garni à l’intérieur de fer-blanc, pour que rien ne puisse s’en échapper, et destiné donc à recevoir les ordures ménagères. Autrement dit, les premières poubelles, toujours très utiles aujourd’hui.

Déposées directement sur la chaussée

Mais comment faisaient-ils alors auparavant ? « Déjà ils réutilisaient tout au maximum, réparaient les objets que c’était possible, et brûlaient aussi dans la cheminée bon nombre de restes alimentaires », répond Grégory Quenet, historien de l’environnement, rattaché à l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines.

Il restait tout de même des ordures dont on ne savait que faire. « Les gens les déposaient pêle-mêle dans la rue, devant chez eux, soit très tard le soir ou très tôt le matin selon les villes, explique Sabine Barles, professeur d’urbanisme à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et auteure de L’invention des déchets urbains, France, 1790-1970 (éd. Champ Vallon). Ces citadins avaient alors une obligation de balayage devant leur maison jusqu’à la chaussée*. Mais souvent, et c’était le cas à Paris, cette obligation était remplacée par une taxe de balayage, qui existe encore, et qui confiait le balayage à des agents de la ville. »

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Ces balayeurs municipaux faisaient alors des tas avec ces ordures qui se mélangeaient aux boues de la ville et qui finissaient par être emmenés dans des dépotoirs, en banlieue parisienne, où cette boue était notamment vendue à des agriculteurs comme engrais.

Les poubelles contre les chiffonniers

Mais avant la constitution de ces tas, un autre acteur entrait en scène : le chiffonnier, C’est à son secours que vole L’Intransigeant ce 23 janvier 1884. « Ces pères de famille dont les enfants n’ont même pas à se mettre sous les dents les détritus qu’on trouve dans les tas d’ordures, et que le sieur Poubelle confisque à son profit », décrit Henri Rochefort.

Le quotidien chiffre leur nombre à 40.000 à Paris en 1883. Un chiffre que Grégory Quenet comme Sabine Barles jugent tout à fait plausible. « Les chiffonniers étaient des personnages à la fois craints et fantasmés, raconte le premier. Il s’agissait de marginaux vivant pour beaucoup sur les hauteurs de Belleville et de Ménilmontant et qui gagnaient chichement leur vie en récupérant ce qui pouvait l’être dans les ordures accumulaient dans la rue. »

Plutôt débrouillards d’ailleurs ces chiffonniers pour tirer meilleurs partis de ce que les Parisiens ne voulaient plus. « Certains, qu’on appelait les chiffonniers placiers avaient des rues attitrées et les bonnes et les concierges leur mettaient de côté des ordures intéressantes », détaille Sabine Barles. L’article d’Henri Rochefort évoque aussi les regrattiers. « Il s’agissait d’un petit métier dans le Paris d’alors et qui consistait à vendre le reste des repas des hôtels aristocratiques », explique Grégory Quenet.

Les chiffons et les os alimentaires très prisés

Mais ce sont les vieux chiffons et les os alimentaires, très demandés par les industriels, qui attirent le plus la convoitise des chiffonniers. « Les chiffons en matière végétale (lin, chanvre, coton…) servaient à faire du papier, indique Sabine Barles. Les os, eux, servaient à faire des boutons, des peignes, de la colle et de la gélatine. On en retirait aussi le phosphore, très utile au 19e siècle notamment pour fabriquer les allumettes. Enfin, le charbon animal, le produit de la calcination des os réduits en poudre, était connu pour sa très bonne capacité de filtration et était ainsi utilisé pour le raffinage du sucre. »

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Autrement dit, les chiffonniers faisaient déjà dans le recyclage du déchet, même si on n’appelait pas encore les ordures ainsi. C’est tout ce travail que remettent alors en cause les récipients que veut imposer Eugène Poubelle. « Y mettre ensemble toutes les ordures compliquait le tri pour les chiffonniers mais accélérait aussi la dégradation des matières d’autant plus que le récipient était fermé », rappelle Sabine Barles.

Un progrès en matière d’hygiène

Si la gauche hurle au scandale, une partie de la société défend au contraire l’arrêté Poubelle comme un progrès non négligeable en matière d’hygiène. « Peu à peu, avec la croissance urbaine, les grandes villes occidentales de l’époque prennent conscience que déposer ses ordures à même la rue n’est plus un système tenable, en termes de risque sanitaire et de pollution », explique Grégory Quenet.

« Le siège de la Paris par les troupes allemandes [entre le 17 septembre 1870 et le 26 janvier 1871] avait déjà poussé à une première expérimentation de récipients à ordures puisqu’on ne pouvait plus les évacuer à l’extérieur de la ville, poursuit Sabine Barles. En 1882, la capitale venait de connaître une nouvelle alerte avec un été très chaud et marqué par une forte puanteur dans les rues de la ville. Les hygiénistes y voient la conséquence de l’insalubrité urbaine et poussent à en identifier les principales sources, dont le dépôt dans la rue des ordures. »

Le coup de grâce pour les chiffonniers ?

Pour autant, les poubelles ne signeront pas l’arrêt de mort des chiffonniers parisiens, tant craint par L’Intransigeant. D’autant plus qu’au premier arrêté, signé le 24 novembre 1883, succédera un second, le 7 mars 1884. Sous la pression d’élus parisiens, celui-ci inclut la possibilité pour les chiffonniers de vider le contenu des poubelles sur une toile étanche et de récupérer ce dont ils ont besoin avant de tout remettre dans le récipient.

« Pour tout dire, les chiffonniers avaient déjà commencé à décliner depuis plusieurs années avant l’arrêté poubelle, précise Sabine Barles. L’âge d’or de la profession s’est déroulé dans les années 1860. » Elle continuera de vivoter jusqu’à le seconde guerre mondiale. Plus que les poubelles, c’est la découverte d’alternatives aux matières ramassées par les chiffonniers qui feront office de coup de grâce. « Typiquement la pâte végétale au lieu des chiffons pour faire du papier », illustre la professeure d’urbanisme.

*D’où soit dit au passage l’origine de l’expression « balayer devant sa porte »