Le mystère «sidérant» d'un possible incident nucléaire fin septembre en Russie

NUAGE RADIOACTIF L’agence russe de météorologie a reconnu avoir enregistré des taux de ruthénium-106, un élément radioactif, très élevé dans l’atmosphère fin septembre...

Fabrice Pouliquen

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Des taux anormaux de ruthénium-106, un produit de fission issu de l’industrie nucléaire, ont été détecté dans l’atmosphère  par des organismes de surveillance de la radioactivité de plusieurs pays européens entre fin septembre et le 13 octobre.

Des taux anormaux de ruthénium-106, un produit de fission issu de l’industrie nucléaire, ont été détecté dans l’atmosphère par des organismes de surveillance de la radioactivité de plusieurs pays européens entre fin septembre et le 13 octobre. — ANATOLII STEPANOV / AFP

  • Entre le 25 septembre et le 13 octobre, des taux anormaux de ruthénium-106, un produit de fission issu de l’industrie nucléaire, ont été détectés dans l’atmosphère d’une vingtaine de pays européens.
  • En remontant la piste de ce nuage radioactif, les agences de surveillance de la radioactivité évoquent la survenue, fin septembre, d’un incident nucléaire dans le sud de la Russie.
  • L’agence météorologique russe vient d’admettre la détection de ruthénium-106 sur son territoire. Mais, pour le reste, c’est silence radio. Trois hypothèses sont avancées pour expliquer cette pollution, dont la plus probable serait un incident dans une complexe militaire russe de retraitement des déchets.

Qu’est-ce qui a bien pu se passer dans le sud de l’Oural, en Russie aux alentours du 25 septembre ? A ce jour, subsistent de nombreuses questions et toujours très peu de réponses.

Commençons par les certitudes. Il y en a deux. La première, c’est que des taux anormaux de ruthénium-106 (ru-106), un produit de fission issu de l’industrie nucléaire, ont, ces derniers temps, été détectés dans l’atmosphère par des organismes de surveillance de la radioactivité de plusieurs pays européens.

Plus de ruthénium-106 depuis le 13 octobre

En France, il s’agit de l’IRSN (Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire) qui dispose d’un réseau de stations de surveillance de l’atmosphère. « Nous avons détecté dès fin septembre des traces de ruthénium-106 dans l’air de l’ordre de quelques dizaines de micro-becquerels [une unité de mesure de l’activité d’un radionucléide], indique à 20 Minutes Jean-Christophe Gariel, directeur de la santé à l’IRSN. Près de 400 mesures ont été prises fin septembre dans une vingtaine de pays européens. Et plus on allait vers l’est et plus ces concentrations de ruthénium-106 s’avéraient élevées. En Roumanie, les traces relevées étaient de l’ordre du milibecquerel, soit un taux 10 000 fois plus important que celui enregistré en France. »

La deuxième certitude : le ruthénium-106 n’est aujourd’hui plus détecté en Europe. Et ce depuis le 13 octobre. En France ou en Roumanie, « les niveaux de contamination atmosphérique en ruthénium-106 observés ont été trop faibles pour avoir des conséquences pour l’environnement et la santé », poursuit Jean-Christophe Gariel.

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Un incident forcément quelque part

Mais la seule présence de ce radionucéloide dans l’air intrigue. « Le ruthénium 106 est un produit artificiel, explique Yannick Rousselet, chargé de campagne « nucléaire » à Greenpeace France. Il n’existe pas à l’état naturel. Théoriquement, sa présence dans l’atmosphère doit donc être nulle. Cet élément chimique est lié à l’industrie nucléaire. La fission de l’uranium dans un réacteur nucléaire produit un certain nombre de radionucléides comme le  colbalt, le plutonium… ou encore le ruthénium 106. »

Du coup, les organismes européens de surveillance de la radioactivité dans l’atmosphère ont mené l’enquête. En étudiant les 400 mesures relevées en Europe avec, donc, des taux croissants plus on allait vers l’est – et en les combinant avec les conditions météorologiques, ils ont déterminé une zone probable dans laquelle se serait déroulé l’accident. Soit entre la Volga et l’ Oural.

Rien à signaler côté russe

La zone est large et « jamais un accident nucléaire n’y a été signalé ces dernières semaines auprès de l’AIEA (Agence internationale de l’énergie atomique) alors que la procédure est en théorie obligatoire », précise Yves Marignac, membre des Groupes permanents d’experts de l’Autorité de sûreté nucléaire et directeur de Wise-Paris, un cabinet d’études spécialisé dans l’énergie.

Côté russe, d’ailleurs, ce fut longtemps « silence radio ». Jusqu’à ce que, ce lundi, Rosguidromet, l’agence russe de météorologie reconnaisse qu’une concentration « extrêmement élevée » de ruthénium 106 avait bel et bien été détectée dans l’atmosphère dans plusieurs régions de Russie entre le 25 septembre et le 1er octobre. A Arguaïach, un village du sud de l’Oural, Rosguidromet précise même avoir détecté une concentration de ruthénium 106 dans l’air excédant de 986 fois les taux enregistrés les mois précédents.

Une chute de satellite ? Peu probable

Mais ce mardi, Rosatom, la société d’Etat russe qui gère l’activité de toutes les entreprises du secteur nucléaire en Russie, reste sur la position qu’elle tient depuis le début des relevés : il n’y a eu « ni incident, ni panne » sur ses installations nucléaires. Difficile à croire, commentent tant Yannick Rousselet qu’Yves Marignac.

Qu’a-t-il bien pu se passer ? Trois hypothèses ont été émises, à ce jour. La première, « reprise notamment par les Russes », précise le directeur de Wise-Paris, est celle de la chute sur Terre d’un satellite artificiel. « Certains, les plus vieux, ont pu contenir du ruthénium 106 qui a la particularité de dégager de la chaleur convertible en énergie, explique Jean-Christophe Gariel, sans croire une seconde à cette hypothèse. L’AIEA a fait des vérifications : aucun satellite n’a chuté au sol depuis fin septembre. Et puis, de toute façon, les taux de concentration observés sont bien trop élevés pour que ce ruthénium ait pour origine un satellite. »

Il faut donc chercher ailleurs. Une autre hypothèse est celle d’un incident dans une usine de production de sources au ruthénium. « Il existe de telles usines dans le monde, précise Yves Marignac. Elles conçoivent des éléments chargés de ruthénium 106 pour l’industrie ou la médecine. » Mais là encore, les forts taux de concentration relevés ne collent pas.

Les regards tournés vers Maïak, le site militaire russe secret

Il reste alors la troisième piste : celle d’un problème survenu dans un site de retraitement du combustible nucléaire usagé. « Ces sites extraient et séparent de ces combustibles le plutonium et l’uranium, qui pourront servir à des fins militaires ou à la production d’électricité, des autres radionucléides, dont le ruthènium 106, explique Yves Marignac. Ces autres éléments radioactifs, encore très chauds, sont des déchets et vont être conditionnés en colis vitrifiés. »

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Cette fois-ci, cette hypothèse d’un couac dans le processus de retraitement colle bien. Arguaïach, le village où l’agence météorologique russe a relevé des concentrations très élevées de ruthénium 106, est à 30 km ducomplexe nucléaire Maïak, un site militaire secret et marqué en 1957 par un grave accident nucléaire. « On sait que le complexe sert aujourd’hui de site de retraitement au combustible nucléaire usé », précise Yannick Rousselet.

Encore de nombreuses zones d’ombre

Y a-t-il eu un incendie, une explosion, une fuite dans une cuve, une perte de refroidissement, une manipulation expérimentale qui a mal tourné ? Jean-Christophe Gariel pointe aussi des incohérences avec les données communiquées ce lundi par l’agence météorologique russe. « Les taux ne sont guère plus élevés que ceux enregistrés en Roumanie alors que nos modèles de projections tablaient sur des concentrations croissantes plus on allait vers l’Est, indique-t-il. Cela ne veut pas dire forcément que Rosguidromet a truqué les analyses, mais tous les éléments rejetés dans l’air n’ont sans doute pas été tous analysés. »

Voilà ce qui fait dire à Yves Marignac que cette histoire est « sidérante ». « Nous sommes face à un incident nucléaire majeur et il demeure caché. » « En France, il aurait très certainement été classé au niveau 5 sur une échelle qui en compte 7, renchérit Yannick Rousselet. Des mesures d’évacuations, de confinement et d’interdictions de certaines denrées alimentaires auraient été prises dans le périmètre autour de la source de pollution. »